À l’aube du septième jour

Lorsque l’homme naquit de la fragile buée des premiers jours, il posa son regard nu sur le paysage de savane qui s’étendait devant lui. La terre était fertile et le souffle de la vie planait à la surface des eaux.
L’homme et ses frères animaux trouvèrent cela beau, et dès les premières lueurs de l’aube, séparèrent en esprit les concepts de clarté et d’obscurité.
Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour.

Lorsque l’homme ouvrit sa bouche en faisant naître de son souffle une parole, il extirpa de la réalité un fragment devenu mémoriel et intemporel. Et l’homme se mit à conter histoires et légendes, et l’homme se mit à palabrer sur son pouvoir magique, son pouvoir surnaturel, son pouvoir permettant une déformation d’un réel devenu imaginaire.
Sous l’indifférence de ses frères animaux, l’homme trouva cela beau et nomma ses compagnons de parole :« humanité » et ses frères sans langage : « bêtes ».
Il y eut un soir, il y eut un matin : deuxième jour.

Lorsque l’homme ouvrit sa main et traça de son agile doigt d’argile la forme prégnante de son frère animal, il extirpa du réel un fragment qui, cette fois-ci, s’offrait à l’esprit de tous ses frères de parole de manière immédiate. Et les histoires et légendes se firent éternelles, et les similis animaux de silence se mirent à parler dans les creux et les pleins de la roche.
Et l’homme trouva cela beau.
Et il y eut un soir, et il y eut un matin : troisième jour.

Lorsque l’homme ouvrit son pas d’arpenteur pour tracer sous la sphère céleste un premier cercle de pierre à la mesure de son désir mystique de grandeur, il devint le centre de son propre univers. Laissant hors de cette nouvelle frontière – quasi organique – l’itinérance de ses frères sans parole, leur préférant ceux qu’il avait doté d’un langage minéral.
Et l’homme trouva cela divinement beau.
Il y eut un soir, il y eut un matin : quatrième jour.

Lorsque l’homme cercla cette nouvelle demeure de graines et d’eau, il ensemença la terre devenue sienne et nourrit une noria de fidèles palabreurs.
Et lorsque l’homme cercla ses frères animaux en enclos, il nourrit une plus large noria de fidèles palabreurs. La vie même et ses peuples furent alors cerclés en concepts.
Et l’homme se multiplia et humanisa le monde et ses êtres, et l’homme trouva cela organiquement beau.
Il y eut un soir, il y eut un matin : cinquième jour.

Lorsque l’homme déchira la roche pour en extraire le bronze, le fer, puis le carbone fossile : charbon, pétrole et gaz, il s’entoura d’un nombre d’artéfacts toujours plus nombreux, voilant la terre d’un rideau thermo-industriel chamarré.
Bien que ses frères animaux eurent de plus en plus de mal à éclore sous ce voile de polymère épais, l’homme trouva cela sublimement beau.
Il en fut ainsi.
Et l’homme vit tout ce qu’il avait fait et trouva cela très beau.
Et il y eut un soir, et il y eut un matin : sixième jour.

Les exploitations minières, les villes et tous leurs éléments furent achevés jusqu’à leur phase critique de soutenabilité environnementale.
Homo faber acheva au soir du sixième jour toute son œuvre, qui acheva Homo œconomicus à l’aube du septième jour. L’homme maudit ce septième jour et le conspua, car il avait alors arrêté toute l’œuvre que lui-même avait créée par son action. Telle est la naissance du jour où l’homme se tut, où il cessa sa folie de ne voir de beauté que dans des œuvres cloisonnées. L’homme, à l’agonie, se mit alors à briser les cadres de ses œuvres picturales, à pulvériser ses murs et ses clôtures, ses frontières et ses nomenclatures. L’homme se mit à fermer les yeux, à ouvrir son esprit et à se penser en être symbiote. A imaginer une alternative biosynthétique à l’énergie thermique. A voir la beauté telle qu’elle est : un fragile équilibre de formes, plus ou moins complexes et plus ou moins stables, où les parties dialoguent avec le tout et en font croître la signification.

Et il y eut un soir, et il y eut un matin.

Et il y eut un soir, et il y eut un matin.

Et il y eut un soir, et il y eut un matin…

Fabien Poulain

One comment on “À l’aube du septième jour”

  1. Remarquable! Le texte peut être encore plus rendu poétique par moments, mais j’ai l’envie de l’apprendre par coeur.

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