Climat et hydrocarbures fossiles : penser les avenirs probables n’est pas chose aisée…

Adrastia Scénarios RCP du GIEC (Representative Concentration Pathway)

Scénarios RCP du GIEC (Representative Concentration Pathway)

Paul Racicot

22 novembre 2014

Je présumerai ici que les lectrices et lecteurs sont déjà passablement au fait des problématiques et impacts liés aux émissions croissantes de gaz à effet de serre (GES) : les médias relaient nombre d’articles scientifiques en les résumant et en les vulgarisant (1) et ce, chaque semaine, si ce n’est chaque jour; de nombreux documentaires passent et repassent à la télé ou sont aisément accessibles sur YouTube, par exemple. Ce n’est donc pas d’infos dont nous manquons – pour qui veut la recevoir ou la dénicher -, mais d’un « faire sens pour soi » de toutes ces infos. C’est ce à quoi je vais ici m’employer sans trop faire dans les détails, les chiffres et les références bibliographiques.

La 21ème conférence sur le climat aura donc lieu en décembre 2015 à Paris. La 21ème… sans doute parce que les vingt précédentes n’ont pas permis à nos (in)décideurs de s’entendre sur… pas grand-chose. Y verrons-nous la Chine et les États-Unis – et quelques autres pays – parapher une entente historique sur une diminution « importante » ou « significative » des émissions de GES ? Un marché international du carbone ? Une taxe carbone dans les pays de l’OCDE ? Pour les pays les plus démunis, le fonds dédié à l’adaptation aux changements climatiques sera-t-il enfin garni à pleine capacité ? Si quelque entente est prise, forte, faible, parcellaire ou globale, je crains néanmoins que les intérêts nationaux auront le dessus sur celle-ci à plus ou moins court terme.

Mais quelles sont les raisons de mon scepticisme ?

Premièrement, aucun pays exportateur d’hydrocarbures ne voudra voir diminuer ses « rentes pétrolières », qui incluent le gaz et, ne l’oublions pas, le charbon. Croyez-vous sincèrement que l’Australie renoncera à vendre son charbon à la Chine ? Ou la Russie son gaz et son pétrole à la même Chine ou à l’Europe ? Je doute fortement que les gouvernements albertain et canadien renonceront à l’extraction et à l’exportation de pétrole bitumineux. Même l’Équateur qui s’était juré de ne jamais ouvrir sa réserve naturelle à l’exploration et à l’exploitation des hydrocarbures en a finalement ouvert la porte, il y a de cela quelques semaines. Ne parlons même pas des membres de l’OPEP, avides de ces devises qui financent leurs importations de denrées, autres biens et services, ainsi que « le filet social » de leurs populations (entendre « la sécurité intérieure »). On ne pourra donc compter les pays producteurs et exportateurs d’hydrocarbures au nombre des signataires. Cela me semble aller de soi.

Deuxièmement, un prix sur le carbone, quelles que soient ses modalités d’application (taxe et / ou marché) serait inévitablement refilé, en bout de ligne, aux consommateurs, c.-à-d. à bon nombre d’électeurs… qui élisent périodiquement les membres de leurs gouvernements. Ces consommateurs-électeurs accepteront-ils de régler la note ? Ou en feront-ils payer le prix à leur élite politique ?

Troisièmement, les pays importateurs et signataires d’une forte entente sur le climat ne se verraient-ils pas désavantagés sur le plan de la compétition internationale face aux importateurs non-signataires ou même entre signataires ? Car je présume que certains pays ne voudront pas signer… ou signeront une entente plus conciliante. N’étant pas un économiste, je ne tenterai pas de proposer quelque réponse à ce sujet.

Quatrièmement, l’argent collecté par l’État sur une taxe carbone serait-il un levier économique efficace, créateur d’innovations et d’emplois, pour effectuer une transition (plus ou moins bien planifiée et plus ou moins rapide) vers une économie moins carbonée et / ou mieux adaptée aux impacts climatiques présents et à venir ? Ou ira-t-il au paiement de la dette nationale ou autre poste budgétaire déficitaire ? Car de nombreux pays sont en panne de croissance… et en panne de revenus. Quelles sont et seront les priorités plus ou moins électoralistes de leurs élus ?

Ceci dit, notons que les impacts climatiques sont déjà présents et se feront plus sévères au fil des ans : les grands assureurs (2), en bons actuaires qu’ils sont, et tenant à maximiser les avoirs de leurs actionnaires tout en minimisant leurs risques financiers, ne s’y trompent pas. De même que les agences de notation (3). Les sommes et autres ressources consacrées – par l’État (tous niveaux confondus), par les entreprises et les ménages – à une adaptation minimale aux bouleversements climatiques et aux réparations des dégâts générés par «les événements extrêmes» croîtront. Autant d’argent, et une bonne dose d’énergie carbonée, qui n’iront pas dans les efforts de décarbonisation de l’économie nationale ou… ailleurs.

Dans quelques années, le boom pétrolier et gazier américain prendra fin. Les prix du pétrole et du gaz repartiront à la hausse… freinant à nouveau la croissance économique, ce qui devrait stabiliser les prix à quelque niveau supérieur. La croissance des émissions de GES en sera à nouveau ralentie. Mais la demande pour les hydrocarbures fossiles (pour leur énergie plus ou moins dense et transportable) est… insatiable. Surtout dans les transports. Les centaines de millions de véhicules individuels supplémentaires qui seront vendus en Chine*, en Inde et en Afrique dans les années à venir ne seront pas toutes électriques ou hybrides… Et encore moins leurs camions – tout comme les nôtres, d’ailleurs.

Or, les réserves, quoique encore gigantesques, ne sont pas illimitées. Ainsi, le taux d’épuisement global des puits de pétrole en exploitation est-il actuellement de 5,4 % par année (4). D’autres puits seront évidemment mis en exploitation pour « boucher le trou ». Mais pendant combien de temps la demande – toujours croissante – pourra-t-elle être comblée ? L’Arabie saoudite pourrait devenir un importateur net de pétrole en 2037 (5). L’Algérie a ouvert grand les bras aux majors (6), sans doute dans l’espoir de maintenir sa production et sa rente (7). Et sa stabilité sociale…

Quel scénario du GIEC (8) sera donc réalisé ? Peut-être pas le pire, mais celui que ses experts n’ont pas su penser ou oser élaborer… faute de prendre en compte ou de sous-estimer l’importance de quelque boucle de rétroaction positive qui emballerait le réchauffement climatique par-delà les 4 ou 5 degrés. Ou faute de considérer, par exemple, le modèle World3 (9) (de Donella Meadows, Dennis Meadows et Jørgen Randers), ce modèle dans lequel d’autres paramètres que l’énergie et le climat sont mis en jeu, et qui annonce un effondrement économique global survenant aux environs de 2025, suivi, en 2030, d’un lent déclin démographique. En ce cas, le seuil critique des +2 degrés demeurerait-il non dépassé ?

Quoique le GIEC nous supplie de laisser les 2/3 des réserves d’hydrocarbures sous terre, il me semble fort peu probable que son souhait sera exaucé, à tout le moins volontairement. J’espère avoir tort, mais demeure réaliste. Et prudent en regard de si nombreuses incertitudes.

*Note : Les véhicules électriques ou hybrides ont un impact dans la lutte aux émissions de GES lorsque l’électricité est produite sans émissions de GES. Or, 75% de l’électricité chinoise est produite à partir du charbon.

Références :

(1) Cet article présente succinctement nombre d’impacts : «Changement climatique : les conséquences», notre-planète.info, 4 avril 2014
(2) «Les marchés financiers spéculent sur les catastrophes que provoquera le changement climatique», Philippe Desfilhes, Reporterre, 27 juin 2014
(3) «Climate Change to Hit Credit Sovereign Creditworthiness», Alex Morales, Bloomberg, May 15, 2014
(4) «Pétrole : la production des pays de l’Opep va diminuer d’ici cinq ans», Le Figaro.fr, 6 novembre 2014
(5) «L’Arabie saoudite dans la tourmente !», Benoît Thévard, Avenir sans Pétrole, 30 septembre 2013
(6) «La politique énergétique algérienne est…», Abdelmalek Touati, Maghreb Émergent, 12 novembre 2014
(7) «En Algérie, le déclin de la production…», Olivier Anquier, Le Monde.fr, 25 février 2014
(8) Scénario RCP
(9) Modèle World3

3 comments on “Climat et hydrocarbures fossiles : penser les avenirs probables n’est pas chose aisée…”

  1. Avatar Stef dit :

    Tout ça c’est bien joli mais on fait quoi ? Plus je cherche sur la question, plus je tombe sur des articles solidement écrits qui, sans jamais le dire explicitement, me montrent à quel point ma capacité d’action est totalement limitée . Vais-je faire changer les exportations des pays producteurs ? Vais-je dire à l’Allemagne d’arrêter avec le charbon ? Vais-je demander à mon pays de mettre le paquet sur le renouvelable ? Oui sans doute, les élections sont là pour cela, mes quelques interactions avec le gouvernement aussi. Mais tous ces articles font une chose plus grave que toutes les autres : ils me rappellent ma petitesse par rapport au problème…

    Alors la prochaine fois que vous rédigez un article, de grâce, indiquez clairement la marche à suivre pour avoir un impact substantiel sur le cours des choses : qui contacter ? qui soutenir ?
    Je doute qu’une toilette sèche, une pétition, le tri des déchets ou les ampoules économiques soient autre chose que des anxiolytiques…

    1. Avatar Paul Racicot dit :

      Bonjour, Stef !

      Je me sens tout aussi petit que toi face à de telles problématiques. Oui, que faire ?

      Perso, je m’informe, je réfléchis, je discute, j’écris, j’administre et alimente en contenus quelques pages FB qui me tiennent à coeur, je “like”, “partage ” et commente. Je signe de temps à autre une pétition en ligne pour tel projet ou contre telle situation que je juge déplorable ou scandaleuse. Je recycle, je composte ce que je peux dans notre jardin situé à l’arrière du six-plex que j’habite, etc. Je contacte parfois mon conseiller de quartier pour discuter avec lui d’améliorations possibles à la qualité de vie en milieu urbain en regard de ce qui s’amène : impacts climatiques, déplétion des combustibles fossiles, etc. Et je vote.

      Bref, je tente de transformer ce qu’il me semble susceptible de l’être : il faut savoir choisir ses projets, ceux que l’on peut réaliser – sans s’épuiser – et en y trouvant quelque joie, quelque satisfaction. (Ce qui vaut mieux que l’anxiété !) Si tu cherches un peu sur le net, dans les journaux locaux ou autres médias, tu trouveras, par exemple, de nombreuses initiatives citoyennes, etc. À toi de voir ce qui te conviendra.

      Cordiales salutations,

      Paul

  2. Avatar Julien dit :

    Je réfléchis au sujet depuis quelques années, et ai décidé cette année de commencer à agir.
    Ma démarche est la suivante :
    – apprendre comment vivre de manière la plus “pré-industrielle” possible, à la campagne, de manière non-mécanisée – il est encore possible d’avoir une vie de qualité et très résiliente si on fait les bons choix aujourd’hui.
    – inviter tout mon entourage à faire de même : il y’a en France chaque année des milliers de fermes abandonnées… il faut commencer par inverser cette tendance ! Faites lire le livre “Ishmael” de Daniel Quinn, à un maximum de personnes. Les gens ne seront psychologiquement pas prêt à régresser technologiquement s’ils ne comprennent pas ce qui ne va pas dans notre culture.
    – Incitez un maximum d’habitants des campagnes à augmenter leur capacité d’accueil. Developpez les “forêts comestibles” et autres jardins en permaculture.
    – Ne plus faire d’enfants !!! C’est triste à dire mais c’est une nécessité.
    Il est trop tard pour changer les choses à grande échelle. L’heure est à la préparation à encaisser les aléas climatiques à venir…
    Courage.

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