Comment tout peut s’effondrer – Pablo Servigne & Raphaël Stevens

 

Comment tout peut s’effondrer

Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes

Pablo Servigne & Raphaël Stevens

Edition du Seuil, collection Anthropocène, 19 euros

« Aujourd’hui, nous sommes sûrs de quatre choses : 1. la croissance physique de nos sociétés va s’arrêter dans un futur proche, 2. nous avons altéré l’ensemble du Système-Terre de manière irréversible (en tout cas à l’échelle géologique des humains), 3. nous allons vers un avenir très instable, « non-linéaire », dont les grandes  perturbations  (internes  et  externes)  seront  la  norme,  et  4.  nous  pouvons  désormais  être  soumis potentiellement à des effondrements systémiques globaux. »

Pour ceux qui se questionnement sur l’avenir, l’année 2015 pourra être cruciale. Elle sera peut-être celle à partir de laquelle il ne sera plus possible de nier rationnellement qu’un effondrement civilisationnel est engagé, et irréversible.

Pablo Servigne et Raphaël Stevens proposent avec cet ouvrage « Comment tout peut s’effondrer » une introduction à la collapsologie (étymologiquement « l’étude de l’effondrement »), qui pourra devenir un domaine de recherche à part entière, s’il n’est déjà d’ailleurs investi de façon plus ou moins assumée par la plupart des scientifiques qui étudient le climat, l’énergie, la démographie, l’agronomie…

Afin de présenter le concept de collapsologie et son contexte, les auteurs procèdent dans un premier temps à un état des lieux très complet de la littérature scientifique, état des lieux d’autant plus remarquable que les problématiques évoquées restent bien articulées les unes avec les autres, et ce malgré la difficulté de l’exercice. Il s’agit d’introduire l’esprit systémique d’une correcte étude de l’effondrement, afin que le lecteur investisse au mieux ses propriétés synergiques et d’autorenforcement.

Les chiffres qui illustrent cette contextualisation nous feront estimer des ordres de grandeur et nous laisseront abasourdis :

  • « Un PIB (par exemple de la Chine) qui croît de 7 % par an représente une activité économique qui double tous les 10 ans, donc qui quadruple en 20 ans. Après 50 ans, nous avons affaire à un volume de 32 économies chinoises, soit, aux valeurs actuelles,  l’équivalent  de  près  de  quatre  économies  mondiales  supplémentaires  ! »
  • « En l’espace d’une vie, une personne née dans les années 30 a donc vu la population passer de 2 milliards à 7 milliards ! Au cours  du  20e   siècle,  la  consommation  d’énergie  a  été  multipliée  par  10,  l’extraction  de  minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire. »
  • « Une moyenne de + 4°C signifie des augmentations jusqu’à + 10°C sur les continents » (note : la NASA estime que nous sommes sur la trajectoire de 6°C de réchauffement planétaire à l’horizon 2100 par rapport aux niveaux préindustriels)
  • « En 2003, une étude estimait que 90% de la biomasse des grands poissons avait disparu depuis le début de l’ère industrielle » (…) « quel pêcheur professionnel anglais réalise qu’avec toutes les technologies de son bateau, il ne ramène plus que 6  % de ce que ses ancêtres en bateaux à voiles débarquaient 120 ans plus tôt après avoir passé le même temps en mer ? »

Au-delà des chiffres l’ouvrage propose des éléments d’analyse pour comprendre pourquoi nous ne parvenons pas à modifier nos comportements destructeurs. Nous retiendrons particulièrement la notion de « verrouillage socio-technique », qui explique comment il est difficile et parfois impossible de revenir en arrière après le développement de certaines techniques. L’exemple de l’agriculture est notable : il a été largement montré désormais qu’une exploitation moins intensive des terres et moins pétro-dépendante pourrait permettre d’aussi bons rendements. Mais la mise en place de l’agriculture industrielle a impliqué le déploiement d’infrastructures devenues toutes interdépendantes et trop puissantes pour que de nouvelles initiatives se développent, même si elles sont efficaces, même si elles sont économiquement viables.

« (…) les « petites pousses » ne sont pas en mesure de rivaliser avec le grand arbre qui leur fait de l’ombre. »

Le contexte étant posé et les nombreux signaux faibles qui confirment le constat étant comptabilisés, les auteurs tentent avec habileté et pondération une futurologie du collapse. Risquée, la démarche est pour autant parfaitement maîtrisée, ne se départissant jamais d’une bonne connaissance des limites de nos capacités à connaître l’avenir, ou même l’instant, d’une problématique. Les auteurs sont également très soucieux d’éviter les mauvaises interprétations et les récupérations idéologiques. Ils n’apportent donc pas de réponse quant au déroulement des évènements à venir, même s’ils n’omettent pas là encore de consulter la littérature pour tenter d’en dessiner une forme globale et de déterminer les étapes inévitables qui pourraient accompagner la rupture.

Mais si l’effondrement est certain et qu’on ne peut pas le connaître, que faire de cette question ? L’annonce de l’effondrement peut-elle entraîner le risque de sa propre réalisation ? Les auteurs maintiennent leur position d’observateurs neutres jusqu’à se mettre en retrait par rapport à leur propre étude : « L’auto-réalisation  pose  donc  la  question stratégique  suivante  :  peut-on  s’y  préparer  tous  ensemble  sans  le  déclencher  ?  Doit-on  en  parler publiquement ? Peut-on le faire ? ».

Les seules réserves que nous pourrons avoir ne concerneront que quelques reliquats d’esprit revanchard, mais il faut bien admettre que nous sommes tous très prompts à reprocher à d’autres des torts que nous partageons tous. Ainsi la cause du « verrouillage socio-technique » ne saurait objectivement, toute rancœur retenue, se réduire à la seule volonté de quelques puissants. « La puissance économique et politique des majors du pétrole et du gaz est devenue démesurée, à tel point que 90 entreprises mondiales ont été à elles seules responsables de 63 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre depuis 1751 ». Mais ce sont bien nos parents et nous-mêmes qui avons consommé, parfois avec plaisir voire avidité, tous ces produits ou services issus des énergies sales.

Nous pourrons discuter aussi d’une vision idéalisée d’un programme d’anticipation, tel qu’il est proposé à la fin de l’ouvrage. Élaboré à partir de l’exemple des régions protégées du “système-monde”, qui sont espérées plus résilientes après un effondrement par leur fonctionnement autonome, il manque peut-être à ce programme la prise en compte d’externalités immaîtrisables : ces régions resteraient-elles seulement isolées ? Même s’il est vrai que le développement de ces petites structures d’organisation est massif en ce moment, que deviendront-elles lorsque les grandes villes seront touchées par des pénuries ? Ne seront-elles pas convoitées et rapidement détruites, la demande dépassant très largement l’offre dès lors que des populations moins bien organisées les auront visées ? La nécessité de cette réflexion sur la coexistence de « deux systèmes, l’un mourant et l’autre naissant » est toutefois bien posée à la fin de l’ouvrage.

On aurait souhaité enfin que certains sujets soient mieux intégrés à l’étude, en particulier le rôle de l’économie parallèle et de la corruption durant le déclin qui pourront, par leur propre maîtrise de la plasticité et de la résilience, infiltrer les économies classiques et ralentir l’effondrement global tout en ôtant – bien malheureusement – des chances de succès aux initiatives les plus vertueuses mais souffrant peut-être encore de quelque naïveté quant à leur potentialité de résistance en période d’instabilité globale.

Mais ces réserves n’ôtent rien à la qualité de ce livre facile d’accès, pédagogique et complet, qui parvient à rasséréner un lecteur pourtant devenu conscient, éclairé sur un sujet a priori terrible. Nous saluerons notamment l’ouverture à des questions polémiques voire subversives, que nos dénis encore forts nous empêchent d’envisager, alors que le réel nous obligera indubitablement à les considérer :

« Mais  si  nous  ne  pouvons  aujourd’hui  envisager  de  décider collectivement qui va naître (et combien), pourrons-nous dans quelques années envisager sereinement de décider qui va mourir (et comment) ? ».

L’étude s’ouvre finalement sur le plus important travail qu’il reste à fournir, qui est désormais celui de « décoloniser les imaginaires » afin d’écrire une nouvelle histoire qui ne pourra être en aucune façon inspirée de ce que nous avons connu jusqu’ici. A contrario des anciens, ce nouveau récit sera celui de tous les humains confrontés pour la première fois à un contexte de contrainte généralisée… et sans aucun espoir de croissance.

« C’est selon nous cette attitude de courage, de conscience et de calme, les yeux grands ouverts, qui permettra de tracer des chemins d’avenir réalistes. Ce n’est pas du pessimisme ! »

Voilà la meilleure façon d’aborder l’effondrement : faire au mieux pour rester humble, réinvestir le courage, la solidarité, la frugalité s’imposant d’elle-même. Après ce livre indispensable nous attendons avec impatience le prochain, qui pourra attester que les petites structures résilientes sont un projet fiable et pérenne. Mais peut-être cette histoire ne pourra-t-elle se raconter… qu’en la vivant ?

Vincent Mignerot

 

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