La croissance économique, qu’est-ce qui la fait avancer, ou échouer ; pourquoi les écarts de richesse se creusent-ils ? – Gail Tverberg

Le 8 décembre 2015, blog de Gail Tveberg :  Our Finite World

Les économistes ont créé des modèles de fonctionnement de l’économie mais ces modèles remontent à une époque où l’économie mondiale était loin des limites. Ces modèles étaient sans doute satisfaisants à l’époque, mais il est de plus en plus apparent qu’ils ne fonctionnent pas dans le contexte d’une économie qui atteint ses limites. Mon récent article, « Pourquoi la loi de “l’offre et la demande” ne convient pas pour le pétrole »  montrait par exemple que si la planète fait face au coût croissant de l’extraction du pétrole brut, “l’offre et la demande” ne jouent plus comme l’on pourrait s’y attendre.

Pour comprendre ce qui se passe réellement, il faut étudier  ce qui se passe dans des domaines variés, comme la biologie, la physique, l’analyse des systèmes ou la finance, et revoir comment certains systèmes économiques passés se sont effondrés. Depuis que j’ai commencé à étudier la situation en 2005, j’ai eu le privilège de rencontrer  beaucoup de gens qui travaillent dans des secteurs reliés par ce problème.

Dans mon  domaine d’expérience, les mathématiques et les sciences actuarielles, je vois que les projections actuarielles, servant par exemple de socle aux  politiques en matière de retraites et de soins médicaux à long terme, partent d’hypothèses historiques qui risquent d’être inexactes lorsqu’une économie atteint ses limites. Du fait de ce lien avec les travaux actuariels, je m’intéresse tout particulièrement à ce problème.

Comment croissent les autres espèces ?

Nous savons que les autres espèces n’amassent pas de richesses comme le font les êtres humains. Mais les plantes ou les animaux peuvent croître, du moins dans une certaine limite. Certains processus semblent contribuer à la prolifération de certaines espèces, notamment :

  • La sélection naturelle. Toutes les espèces ont une descendance plus grande qu’il n’est nécessaire pour se reproduire. Une espèce est capable de continuer à s’adapter à un environnement changeant du fait que ce sont les descendances les mieux adaptés qui survivent.
  • Coopération. Les cellules individuelles, au sein d’un organisme, coopèrent en fonction de leur rôle. On voit également que les différents membres d’une même espèce coopèrent ou que différentes espèces coopèrent entre elles (symbiose, parasites, hôtes). Dans certains cas, une division des tâches peut apparaître (abeilles et autres insectes sociaux, par exemple).
  • Recours à des outils. Les animaux utilisent souvent des outils. Parfois ils se servent tels quels de pierres ou de bouts de bois. Et parfois ils fabriquent des outils avec leurs pattes antérieures ou leurs becs.

Toutes les espèces ont des besoins spécifiques variés : besoins en énergie, en eau, en minéraux, et absence de pollution. Elles sont en lutte constante avec les autres membres de leur espèce et avec les membres des autres espèces pour satisfaire ces besoins. Ce sont les individus qui se débrouillent le mieux dans cette lutte pour les ressources qui survivent.  Dans certains cas, les animaux adoptent un comportement hiérarchique parce qu’il leur sert à accéder aux ressources.

Divers phénomènes influent sur la croissance d’un système biologique. Par exemple, une personne ou un animal mange, puis a de nouveau faim. De même, il boit puis a de nouveau soif. Sur le long terme, les animaux  puisent dans leurs réserves de graisse aux époques de disette, et dans leur petite réserve d’eau. S’ils ne trouvent pas à manger ou  à boire dans un certain délai, ils meurent. Un autre phénomène régule la consommation excessive des ressources : si un certain type d’animal mange toutes les plantes ou tous les animaux dont il a besoin pour se nourrir, il n’aura plus rien à manger plus tard.

Les besoins en énergie sont un facteur limitant parmi d’autres, tant pour les divers représentants biologiques d’un écosystème que pour l’écosystème tout entier. Les systèmes énergétiques demandent plus de puissance (énergie utilisée par unité de temps) pour lutter entre eux. Selon le Principe de Puissance Maximale défini par Howard Odum, les systèmes biologiques s’organisent pour augmenter la puissance chaque fois qu’ils font face à des contraintes.

Une autre façon de voir les besoins en énergie vient du travail d’Ilya Prigogine, qui a étudié comment les structures ordonnées, telles que les systèmes biologiques, peuvent se développer à partir du désordre d’un système thermodynamique ouvert. Prigogine a appelé ces structures ordonnées des systèmes dissipatifs. Ces systèmes peuvent exister temporairement tant que le système est maintenu loin de  l’équilibre (de l’état thermostatique) grâce à un flux continuel d’énergie à travers le système. Si ce flux  d’énergie disparaît, le système biologique périt.

Que l’on adopte la perspective d’Odum ou celle de Prigogine, l’énergie de faible entropie est essentielle à la croissance d’un écosystème entier comme à la santé de ses individus.

Comment les humains se sont séparés des autres animaux ?

De façon générale, les animaux tirent leur énergie de ce qu’ils mangent. Cela tombe sous le sens que si un animal a une possibilité d’obtenir un surplus d’énergie pour compléter cette énergie d’origine alimentaire, il aura un avantage par rapport aux autres animaux. En fait, c’est cette approche qui semble expliquer la croissance des populations humaines.

La population humaine, à laquelle s’ajoutent les plantes et les animaux domestiqués par l’homme, domine maintenant la planète. La trajectoire des humains vers cette croissance numérique semble avoir commencé lorsque les premiers représentants de  l’espèce ont appris à brûler la biomasse de manière contrôlée. Brûler la biomasse a de nombreux avantages, qu’il s’agisse de se chauffer, de cuisiner les aliments ou d’écarter les prédateurs. Cuire les aliments fut particulièrement bénéfique du fait qu’un plus grand nombre de denrées sont devenues comestibles. En outre, cela a permis au corps humain de mieux profiter des denrées consommées en termes de nutrition. Du coup, les estomacs, les mâchoires et les dents ont rapetissé tandis que les cerveaux grossissaient, induisant plus d’intelligence (capacités cognitives). La consommation d’aliments cuits a débuté il y a si longtemps que nos organismes sont maintenant adaptés à la digestion des aliments cuits.

Grâce au feu qui permet de brûler la biomasse, les humains ont pu «gagner» dans la compétition avec les autres espèces, d’où l’augmentation de leur nombre. De cette façon les humains ont réussi, dans une certaine mesure, à contourner la sélection naturelle. Du point de vue de l’individu qui vivait plus longtemps, ou dont les enfants atteignaient l’âge adulte, c’était un avantage. Malheureusement, il y avait au moins deux inconvénients  :

  1. Tandis que les populations animales tendent à s’adapter progressivement à un environnement changeant par sélection naturelle, les êtres humains ont tendance à ne pas s’adapter mieux, par suite du taux élevé de survie qui est dû aux meilleures ressources en denrées alimentaires et aux meilleures soins de santé. Il se pourrait que les êtres humains se retrouvent en fin de compte  moins bien adaptés : ils sont plus corpulents, ou souffrent de handicaps physiques plus nombreux, ou sont davantage exposés au diabète.
  2. Faute d’une limitation naturelle de la population, la quantité de ressources par personne tend à baisser au fil du temps. On observe par exemple une tendance à la diminution des surfaces agricoles par personne. Ce serait un problème si les techniques n’évoluaient pas. L’accroissement de la population entraîne ainsi une pression constante vers une productivité accrue (soit une récolte accrue par hectare de terre arable ou des avancées technologiques qui permettent à l’économie de «  faire plus avec moins »).

Comment les humains ont été en mesure de relever le défi de la hausse démographique en rapport aux ressources?

Les êtres humains ont fait face à la croissance de la population au moyen de techniques employées par les animaux, et décrites plus haut, en les amenant à un degré supérieur.  Ils ont imaginé comment brûler la biomasse, et plus tard ils ont appris à tirer parti d’autres types d’énergie, et ils ont ainsi acquis des capacités inconnues des animaux.

  • La coopération avec d’autres humains est devenue possible, grâce des mécanismes variés (apprendre à parler avec nos plus gros cerveaux, développer des systèmes financiers pour faciliter le commerce). Même les chasseurs-cueilleurs avaient, selon les chercheurs, réalisé des économies d’échelle (rendue possible par la coopération) qui donnait une récolte supérieure par hectare. La division des tâches a permis, très tôt, une certaine spécialisation (collecte, pêche, chasse).
  • Les hommes ont réussi à domestiquer un grand nombre de plantes et d’animaux. De façon générale, la relation avec d’autres espèces est symbiotique – les animaux obtiennent à manger de façon régulière et se protègent des prédateurs, si bien que leur nombre peut augmenter. Les plantes choisies ne sont plus envahies par les mauvaises herbes, étant protégées par les humains. Ainsi elles prospèrent n’ayant plus à craindre la concurrence des plantes et des prédateurs dans la nature.
  • Les hommes ont continué à exploiter les outils jusqu’à un niveau extrême.  Ils ont d’abord utilisé le feu pour affûter des pierres. Avec ces pierres affûtées, ils ont pu faire de nouveaux objets, des bateaux par exemple, et ils ont pu faire des épieux servant à tuer les animaux pour leur viande. Les outils leur servaient à planter des graines qu’ils voulaient faire pousser, car ils ne se contentaient plus de ce que la nature leur offrait.

Nous ne considérons pas les routes, les pipelines et les câbles électriques comme des outils, mais d’un point de vue pratique, ils sont des outils quant aux fonctions qu’ils assurent.

Nous nous servons de nombreux produits chimiques, herbicides, insecticides et antibiotiques, comme s’ils étaient des outils. Les nombreux objets dont nous nous servons pour améliorer notre vie (maisons, voitures, lave-vaisselle, plats préparés, produits cosmétiques) sont en fait aussi des outils au sens large. Certains outils peuvent passer au rang de « capital » dans la mesure où ils servent à créer des biens et des services.

  • Les hommes ont créé des entreprises et des gouvernements pour mieux organiser leur vie, grâce à la division des tâches et aux structures hiérarchiques. A elle seule, une personne peut créer un outil simple, tout comme un animal. Mais il y a des économies d’échelle à obtenir quand on veut fabriquer un dispositif d’un certain type en grand nombre, ou quand des individus acquièrent des compétences particulières qui leur permettent  d’accomplir certaines tâches plus facilement. Comme on l’a vu, même à l’époque des chasseurs-cueilleurs, il y avait des économies d’échelle, si un groupe de travailleurs s’organisait pour se spécialiser.
  • Les systèmes financiers et les systèmes juridiques et réglementaires changeants créent des structures additionnelles capables de dire quelle est la quantité à produire d’un produit donné, et à quel prix. Chez les animaux, l’appétit et la soif dictent la nécessité  de manger et de boire à un moment donné. Les systèmes financiers jouent un rôle analogue pour une économie, mais le système financier n’opère pas dans un système aussi strict que la faim et la soif. En résultat, le système financier peut lancer d’étranges signaux, avec parfois des prix qui sont inférieurs au coût de l’extraction.
  • Les hommes ont eu tendance à mettre des ressources de toutes sortes (terres arables, terrains où bâtir des maisons et des magasins, eau potable, ressources minérales) sous le contrôle des gouvernements. Ceux-ci à leur tour ont autorisé des particuliers et des sociétés à utiliser ces terrains selon divers arrangements (propriété privée, baux commerciaux ou permis temporaires). Les gouvernements perçoivent souvent des taxes en contrepartie. Cette pratique est quelque peu semblable à la territorialité qu’exercent les animaux, mais elle peut avoir un effet inverse. Chez les animaux, la territorialité sert à empêcher le surpeuplement et peut prévenir une exploitation excessive des ressources. Pour les économies humaines, la propriété ou les permis temporaires risquent de mener les gouvernements à laisser extraire les ressources jusqu’à épuisement pour finalement aboutir à des coûts supérieurs d’extraction.

Le physicien François Roddier a décrit les diverses économies humaines comme un type de structure dissipative, pas tellement différent des systèmes biologiques, comme les plantes, les animaux ou les écosystèmes. Si cela est vrai, il est essentiel pour la croissance de l’économie mondiale d’avoir une quantité suffisante d’énergie.

Nous savons qu’il existe un lien très étroit entre la consommation d’énergie et la croissance de l’économie mondiale. La consommation d’énergie était à la baisse ces temps-ci (Figure 1), ce qui voudrait dire que le monde s’oriente de nouveau vers une récession. Le Wall Street Journal signale qu’une vente d’obligations pourries est également un signe de récession probable dans un avenir  pas trop lointain.

Figure 1. Three year average growth rate in world energy consumption and in GDP. World energy consumption based on BP Review of World Energy, 2015 data; real GDP from USDA in 2010$.

Figure 1. Three year average growth rate in world energy consumption and in GDP. World energy consumption based on BP Review of World Energy, 2015 data; real GDP from USDA in 2010$.

Qu’est-ce qui ne va pas quand la croissance économique atteint ses limites ?

Nous savons que dans le passé de nombreuses économies se sont effondrées. En fait, si Roddier a raison de dire que les économies sont des structures dissipatives, on peut s’attendre à ce que les économies ne durent pas pour toujours. Les économies auront tendance à faire face à une limitation des ressources en énergie, et elles n’y survivront pas.

Les symptômes qui surviennent quand les économies sont à court d’énergie ne sont pas immédiatement évidents. Voici quelques phénomènes à prévoir :

Point n°1. Un ralentissement de la croissance économique.

Les recherches de Turchin et Nefedov sur les effondrements historiques montrent que la croissance tend à apparaître dans une économie quand un groupe d’individus découvre une nouvelle ressource liée à l’énergie. Un terrain, par exemple, pourrait être défriché pour donner plus de terres arables, ou bien des terres arables qui pourraient être irriguées. Au début, ces nouvelles ressources permettent à l’économie de croître rapidement pour des années. Une fois que la population correspond à la nouvelle capacité productrice des terres, les économies tendent à subir une période de « stagflation » pour une autre période, disons 50 à 60 ans. Finalement, un jour, il y a effondrement, normalement au cours d’une période de 20 ans ou plus.

L’économie mondiale aujourd’hui semble suivre un schéma similaire. Le monde a commencé à utiliser le charbon en quantité dans les premières années du 19ème siècle. La croissance économique s’en est trouvée dynamisée au-delà de sa ligne de départ qui était inférieure à 1% par an. Une seconde dynamique est apparue à peu près à l’époque de la seconde guerre mondiale, quand on a commencé à recourir davantage au pétrole (Figure 2).

Figure 2. World GDP growth compared to world energy consumption growth for selected time periods since 1820. World real GDP trends for 1975 to present are based on USDA real GDP data in 2010$ for 1975 and subsequent. (Estimated by author for 2015.) GDP estimates for prior to 1975 are based on Maddison project updates as of 2013. Growth in the use of energy products is based on a combination of data from Appendix A data from Vaclav Smil’sEnergy Transitions: History, Requirements and Prospects together with BP Statistical Review of World Energy 2015 for 1965 and subsequent.

Figure 2. World GDP growth compared to world energy consumption growth for selected time periods since 1820. World real GDP trends for 1975 to present are based on USDA real GDP data in 2010$ for 1975 and subsequent. (Estimated by author for 2015.) GDP estimates for prior to 1975 are based on Maddison project updates as of 2013. Growth in the use of energy products is based on a combination of data from Appendix A data from Vaclav Smil’sEnergy Transitions: History, Requirements and Prospects together with BP Statistical Review of World Energy 2015 for 1965 and subsequent.

À travers le monde, le taux de croissance économique a atteint un pic entre 1950 et 1965 pour ensuite tendre à décliner. La Figure 2 indique que, dans toutes les périodes analysées, l’augmentation de la consommation d’énergie est responsable de la plus grande part de la croissance économique.

Depuis 2001, quand la Chine a rejoint l’Organisation Mondiale du Commerce, la croissance économique mondiale a été soutenue par la croissance économique en Chine. Cette croissance a été rendue possible par la rapide croissance de la consommation de charbon en Chine (Figure 3).

Figure 3. China’s energy consumption by fuel, based on data of BP Statistical Review of World Energy 2015.

Figure 3. China’s energy consumption by fuel, based on data of BP Statistical Review of World Energy 2015.

La croissance de la consommation d’énergie en Chine, particulièrement de charbon, ralentit maintenant. Son économie ralentit en même temps, si bien que ce pays a désormais perdu sa position de leader. Il n’y a pas de nouvelle source majeure d’énergie à attendre. C’est la raison pour laquelle la croissance économique mondiale ralentit.

Point n°2. Recours accru à l’endettement, avec baisse constante de la productivité de cet endettement en termes de biens et services produits.

Autre constat de Turchin et Nefedov, le recours à la dette tend à s’accroître dans la période de stagflation. Comme la croissance était plus faible durant cette période, il est clair que le recours à la dette devenait moins productif.

Si nous regardons la situation mondiale aujourd’hui, nous voyons une situation semblable. On s’endette de plus en plus, mais la dette devient moins productive en termes de montant de PIB fourni. En fait, ce schéma de productivité de la dette à la baisse semble se présenter dès le début des années 1970 quand le prix du pétrole brut a dépassé les 20 dollars le baril (en dollars de 2014). On peut douter qu’il puisse y avoir croissance économique quand le prix du pétrole brut est supérieur à 20 dollars le baril, sans que la dette monte et monte plus haut en tant que pourcentage de PIB. C’est le supplément d’énergie qui permet à l’économie de fonctionner. Si le prix de l’énergie est trop élevé, elle devient inabordable et la croissance économique ralentit.

Figure 4. Worldwide average inflation-adjusted annual growth rates in debt and GDP, for selected time periods. See author’s post on debt for explanation of methodology.

Figure 4. Worldwide average inflation-adjusted annual growth rates in debt and GDP, for selected time periods. See author’s post on debt for explanation of methodology.

La Chine a eu recours à la dette pour financer sa récente expansion. Les signes sont là qui montrent qu’elle a aussi fait face à une productivité à la baisse de sa dette additionnelle.

Nous avons mentionné que l’appétit contrôle combien mange un animal. La dette contribue à contrôler la demande en produits énergétiques et, en fait, en produits de toutes sortes dans l’économie. L’appétit diffère de la dette comme régulateur de la demande. D’une part, la dette peut servir à un nombre presque illimité d’objectifs, que ces objectifs aient ou non une possibilité réelle d’ajouter du PIB à l’économie. (Ceci est particulièrement vrai si les taux d’intérêt sont proches de 0%, ou même négatifs). Il y  a peu de contrôle sur la dette. Les gouvernements ont découvert que dans certains cas, la dette stimule une économie. De ce fait, les gouvernements ont eu tendance à encourager la croissance de la dette sans s’inquiéter. Souvent, quand un créancier est près de la faillite, le problème est dissimulé en prolongeant la durée du prêt et en prétendant qu’il n’y a pas de problème.

Quant aux organismes biologiques, l’énergie est souvent stockée sous forme de graisse et utilisée plus tard lorsqu’il y a disette en énergie. C’est le contraire de ce qui se passe pour la façon dont sont d’ordinaire financés les « outils » humains.  Ici le financement est souvent obtenu quand on se met à utiliser l’outil, en espérant que le nouvel outil va permettre de payer ce qu’il a coûté, plus l’intérêt, sur la durée de vie de l’outil. La dette, bien des fois, n’a même pas cet objectif; elle sert par exemple simplement à rendre un objet coûteux plus facile à acheter, ou bien à financer les études d’un jeune (peut-être avec des notes médiocres). Quand la dette est si mal réglementée, on ne peut espérer qu’elle fonctionne aussi sûrement que les mécanismes biologiques en faisant remonter l’information quant à la demande réelle par le biais du système de prix.

Point n° 3. La disparité des salaires s’accentue ; les travailleurs qui ne font pas partie de l’élite gagnent moins.

Ce point n° 3 décrit un autre problème noté par Turchin et Nefedov dans leur étude des économies qui s’effondrent. La disparité des salaires s’accentue parce que l’on ressent davantage le besoin de relations hiérarchiques si une économie cherche à contourner un déficit de biens et services en ajoutant des « outils » nouveaux. Les entreprises et les gouvernements ont besoin de s‘agrandir pour être à la hauteur de ces processus plus complexes. La tendance naturelle pour ces organisations est alors de devenir plus hiérarchisées. De plus, s’il y a croissance suivie d’une nécessité temporaire de réduire cette organisation, les coupes ont toutes les chances de frapper les rangs inférieurs des travailleurs, ce qui renforce la structure hiérarchique.

Figure 5. Chart by Pavlina Tscherneva, in Reorienting Fiscal Policy, as reprinted by the Washington Post.

Figure 5. Chart by Pavlina Tscherneva, in Reorienting Fiscal Policy, as reprinted by the Washington Post.

Les mécanismes de financement des nouveaux « outils » renforcent le comportement hiérarchique. Normalement les entreprises doivent grandir pour financer le développement des nouveaux outils. Cette expansion doit être financée par un emprunt, ou par des émissions d’actions. Que le financement soit fait d’une manière ou d’une autre, les programmes vont canaliser une part croissante de la richesse de l’économie vers ses membres les plus riches. C’est ainsi parce que le paiement des intérêts et des dividendes profite de façon disproportionnée à ceux qui sont déjà assez haut dans l’échelle des richesses.

En outre, le problème inhérent dans le fait qu’il y a moins de ressources par personne n’est pas vraiment résolu, si bien qu’une part toujours croissante des emplois deviennent des emplois de « services », qui n’utilisent qu’une petite quantité de produits énergétiques, tout en n’apportant guère de profit à l’économie. Les salaires pour ces emplois sont donc bas. L’addition de ces emplois mal payés à l’économie  renforce encore le caractère hiérarchique du système.

En un sens, ce qui se passe, c’est que l’économie dans son ensemble grandit à peine en termes de biens et services. Une part toujours plus grande de la production va aux membres les plus riches de l’économie, par suite du comportement toujours plus hiérarchique et par suite de la croissance de la dette et des paiements de dividendes. Les membres non élitistes de l’économie voient leurs salaires baisser en valeur ajustée en fonction de l’inflation, parce que, en un sens, la productivité de leur travail – qui fait appel à un montant de ressources en énergie à la baisse –  se contracte peu à peu, au lieu d’augmenter. Il devient de plus en plus difficile pour les membres moins payés de « payer les salaires » des membres de l’économie les mieux payés, de sorte que la demande globale de biens et services a tendance à se rétracter. En conséquence, le comportement toujours plus hiérarchique de l’économie pousse l’économie à se contracter toujours plus.

Point n°4. Difficulté croissante à obtenir  un financement suffisant pour les programmes publics

Les gouvernements opèrent à partir des surplus d’une économie. A mesure qu’une économie se trouve  sous pression (pertes d’emplois, salariés sous-payés, moins de biens et services créés), les gouvernements sont de plus en plus appelés à traiter ces problèmes. Les gouvernements peuvent avoir besoin de forces armées plus nombreuses pour essayer d’obtenir des ressources ailleurs, ou bien ils ont peut-être à lancer des grands travaux d’intérêt public (comme un barrage, pour obtenir plus d’eau et d’énergie hydro-électrique), ou bien encore ils peuvent avoir à faire des paiements à des travailleurs hors des frontières. Là encore, Turchin et Nefedov ont noté que les besoins en fonds publics étaient un des problèmes des économies qui atteignent leurs limites.

Les produits énergétiques sont singuliers en ce que leur valeur pour la société peut être très différente de leur coût d’extraction. Une troisième valeur, qui peut être différente de l’une ou de l’autre des deux premières valeurs, est le prix de vente du produit énergétique. Quand le coût de production des produits énergétiques est bas, la différence importante entre la valeur pour la société et le coût d’extraction peut servir à financer des programmes publics et à augmenter les salaires des travailleurs. En fait, cette différence semble être une raison fondamentale pour que la croissance économique existe. (Cette différence n’est pas reconnue par la plupart des économistes).

A mesure que le coût d’extraction des produits énergétiques augmente, la différence entre la valeur pour la société et le coût d’extraction baisse, parce que la valeur pour la société est pratiquement fixée (à part les changements  qui surviennent par suite des variations dans l’efficacité énergétique), calculée d’après la distance parcourue par un camion avec un baril de pétrole ou d’après le nombre de Btu (British Thermal Unit) qu’il peut fournir. A mesure que monte le coût de l’extraction, il devient de plus en plus difficile d’obtenir des taxes d’un montant suffisant, soit en taxant le produit directement, soit en taxant les salaires. Les salaires tendent à refléter la consommation d’énergie nécessaire à l’exécution de chaque emploi du fait que l’énergie supplémentaire a pour effet de démultiplier la capacité des travailleurs, et par conséquent d’améliorer leur productivité.

Les prix de vente de l’énergie peuvent évoluer d’une étrange manière à mesure qu’une économie atteint ses limites. Les prix à la baisse redistribuent  ce qu’il peut y avoir comme gain, si bien que les importateurs d’énergie obtiennent plus tandis que les exportateurs d’énergie obtiennent moins. Bien entendu, le problème que nous rencontrons maintenant, c’est que les pays exportateurs de pétrole ont des difficultés à obtenir un revenu suffisant pour leurs programmes.

La dette est différente cette fois-ci

Cette fois, c’est vraiment différent. Nous aurions dû apprendre de l’expérience passée que la dette tend à ne pas être permanente ; souvent par défauts de paiement. Nous devrions donc nous attendre à des périodes de défauts de paiement et nous devrions nous attendre à des rémissions de dettes. L’économiste Michael Hudson montre que la structure de la dette était très différente autrefois  (Killing the Host ou extrait). Dans les temps anciens, il note que les créanciers étaient les temples et les palais de Mésopotamie à l’âge du bronze, et non des particuliers agissant pour leur propre compte. Vu la nature de la dette, qui va du haut vers le bas, il était facile pour les temples et les palais d’effacer la dette et de ramener l’équilibre dans la structure sociale.

Aujourd’hui, depuis la seconde guerre mondiale notamment, on croit à la permanence de la dette, et à son utilité pour financer les compagnies d’assurance, les banques et les caisses de retraite. La vigueur de la croissance économique après la guerre a renforcé cette nouvelle croyance en sa permanence du fait que sans croissance économique, il est extrêmement difficile de rembourser la dette et l’intérêt, à moins que la dette serve un objectif réellement productif.

Figure 6. Ngram showing frequency of words over a period of years, by Google searches of a large number of books. Words searched from top to bottom are “economic growth, IRA, financial services, MBA, and pension plans.”

Figure 6. Ngram showing frequency of words over a period of years, by Google searches of a large number of books. Words searched from top to bottom are “economic growth, IRA, financial services, MBA, and pension plans.”

Le  graphique  Ngram  ci-dessus,  montrant  la  fréquence  de  recherche des termes « croissance économique, IRA (plans d’épargne-retraite américains), services financiers, MBA et plans de retraite » indique que la croissance économique était essentiellement un concept nouveau après la seconde guerre. Une fois qu’il est apparu que l’économie pouvait croître, les services financiers ont commencé à croître, ainsi que les formations en Administration des Affaires. Les plans de retraite ont commencé à croître, mais une fois que les entreprises ont éprouvé des difficultés à  les financer, on s’est orienté vers les IRAs (Régimes de Retraite Individuels). Avec ces IRAs, les salariés sont censés financer leur propre retraite, le plus souvent en combinant l’achat d’actions et de titres de créances.

Maintenant que la dette est « réemployée » et intégrée dans l’économie, il devient beaucoup plus difficile de l’effacer. Nous avons une situation où les compagnies d’assurance, les banques et les fonds de retraite sont tous inextricablement liés. Ils dépendent tous du paradigme actuel de la croissance économique, y compris de l’usage de la dette avec  intérêt, des régimes de réinvestissement des dividendes et des cours boursiers à la hausse. Nous avons un problème majeur en cas de défaillance généralisée.

Bulle démographique

L’autre problème, qui complique encore les financements publics, c’est la mise à la retraite des baby-boomers, nés peu après la guerre. Ce serait en soi un problème pour les finances publiques. Venant s’ajouter à d’autres multiples problèmes, comme le renflouement des banques, des compagnies d’assurance et des caisses de retraite s’il y a défaillances, la bulle démographique nous met dans une situation pire encore que pour les économies qui ont atteint leurs limites dans le passé.

Notez que les prix élevés de l’énergie ne sont pas sur la liste des problèmes attendus.

L’idée qu’il faut nous attendre à des prix toujours plus élevés de l’énergie, à mesure que nous approchons des limites, est sans fondement. Il faut la voir comme une superstition, ou une méconnaissance de la situation actuelle, fondée sur un mauvais modèle de l’offre et de la demande  en énergie. Turchin et Nefedov ont constaté qu’il y avait des pics pour les prix des denrées alimentaires, analogues peut-être à ceux que nous avons vus pour les prix de l’énergie lors du pic de prix en 2008. Mais sachant que les salaires des travailleurs (hors élite) sont tombés trop bas, après impôts notamment, il était difficile pour les prix de continuer à grimper.

L’idée qu’un effondrement peut venir d’un niveau de prix bas, plutôt qu’élevé, ne tombe pas sous le sens, à moins d’examiner la situation avec soin. Les prix sont avant tout influencés par deux facteurs :

(1) Les salaires des travailleurs du bas de l’échelle. Ces salaires jouent un rôle  important du fait que leur nombre est considérable. Si leurs salaires sont assez élevés, ils achètent des maisons, des voitures et d’autres produits qui utilisent beaucoup de matières premières pour leur fabrication et pour leur fonctionnement.

(2) Les hausses et les baisses du montant de l’encours de la dette. Si les défauts de dette commencent à augmenter, il peut très facilement arriver que l’augmentation de l’encours de la dette baisse, ou même chute. Dans ce cas, c’est le  prix bas des matières premières qui devient un problème, et non leur prix élevés.

À mesure que la croissance économique ralentit, nous devons nous attendre à un nombre, non pas moindre, mais accru de défaillances. Il y a en outre une limite à la manière dont vont pouvoir augmenter les ratios dette/PIB avant qu’on commence à suspecter que l’économie mondiale fonctionne comme un système de Ponzi.

Mark Twain a écrit :  « Ce n’est pas ce que l’on ne sait pas qui nous cause des ennuis. C’est ce que l’on croit comme vrai et qui ne l’est pas. ». C’est un problème notamment pour les chercheurs universitaires qui reprennent ce qu’ont dit leurs collègues avant eux. Un chercheur peut avoir atteint une conclusion des années auparavant, en s’appuyant sur des recherches restreintes qui n’incluaient pas les conditions d’aujourd’hui. La croyance peut être reprise indéfiniment, alors que ce n’est plus pertinent dans la  situation actuelle.

Si nous voulons trouver la bonne réponse au fonctionnement de l’économie, nous devons étudier de près les signaux qui nous viennent de domaines de recherche très divers. Cette approche nous permettrait de voir la situation dans un contexte plus vaste et ainsi « éliminer » des croyances  tenaces qui sont sans fondement.

Traduction par Florence Mitchell

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