Des “basses technologies” (low-tech) pour imaginer et construire une société frugale

Cet article est paru dans le numéro 66 de la revue Passerelle Eco en mai 2018

La croissance « verte » nous fait miroiter des solutions purement technologiques. Il suffirait de généraliser les véhicules électriques, les éoliennes et les panneaux solaires, les bâtiments aux normes environnementales et les produits certifiés écologiques pour surmonter la crise planétaire.

Mais peut-on vraiment croire à ces promesses ? Depuis qu’on parle de développement durable, la planète ne s’est jamais aussi mal portée ! Le développement des technologies « propres », loin de réduire l’impact environnemental global, s’est accompagné, au contraire, d’une pression de plus en plus forte sur les ressources et les écosystèmes. Deux raisons principales expliquent cela : d’une part l’impossibilité pratique de déployer les technologies « vertes » à une échelle suffisante et dans les délais très courts qui seraient nécessaires, d’autre part la croissance continue de la demande, jamais remise en question, qui annule les maigres gains obtenus.

Face à ce constat, les défenseurs des basses technologies, ou low-tech, proposent de cesser cette fuite en avant dans la technologie et d’effectuer un virage radical.

Qu’est-ce que les low-tech ?

Il n’existe pas de définition précise des low-tech : inutile, donc, de chercher une norme officielle ou un cahier des charges. On peut voir les low-tech comme une déclinaison concrète de la décroissance, appliquée aux objets et à la technique. Elles s’inscrivent dans une démarche globale qui vise à satisfaire les besoins essentiels tout en réduisant drastiquement la consommation de matériaux et d’énergie.

Pour cela :

  1. Il faut revoir tout le cycle de vie de l’objet : en premier lieu, concevoir des produits économes en matières premières, surtout les non-renouvelables (métaux, plastiques), en privilégiant les matières naturelles.
  2. Il faut également allonger très fortement la durée de vie des produits, en les concevant robustes et durables. Lorsqu’ils tombent en panne, ils doivent pouvoir être réparés, ce qui implique qu’ils sont facilement démontables et que leur fonctionnement est simple à comprendre.
  3. En fin de vie, ils doivent pouvoir être recyclés au maximum, ce qui implique là encore des matières naturelles, non polluantes, des pièces conçues dans un seul matériau, pas d’alliages complexes (dont les composants sont souvent perdus au recyclage) et le moins d’électronique possible.
  4. Pour faire fonctionner ces outils, on préfère l’énergie humaine, ou renouvelable, aux énergies fossiles.

Les low-tech sont donc à l’opposé du tout-jetable et de l’obsolescence programmée : elles privilégient la simplicité, la robustesse et la durée sur la sophistication, quitte à perdre un peu en performance. Comparons, par exemple, le moulin à café de nos grands-mères, très rustique et quasiment incassable, avec le moulin électrique, plus fragile mais qui peut encore être réparé par son propriétaire bricoleur, et avec la machine à Expresso, qui part à la poubelle lorsqu’elle tombe en panne après l’expiration de la garantie…

Commencer par réévaluer nos besoins

Pour autant, les low-tech ne se réduisent pas à une sorte de démarche d’éco-conception poussée à l’extrême, qui se bornerait à remplacer la bouteille d’eau en plastique par la gourde remplie au robinet – même si c’est nécessaire ! Elles s’inscrivent dans une réflexion plus générale qui commence par remettre en question les besoins toujours croissants, la boulimie de consommation encouragée par la publicité, en reconnaissant que la satisfaction sans limite de nos désirs n’est pas compatible avec la finitude de la planète.

Il ne s’agit pas de « revenir à la bougie », comme persiflent les détracteurs, mais de réfléchir à ce dont on peut se passer sans réelle perte de confort (ou un peu quand même). Des écrans plats qui envahissent les lieux publics aux cadeaux publicitaires, en passant par la plupart des gadgets électriques ménagers, la liste est longue… Cela va de ce qui serait facile à abandonner, comme la suppression des illuminations de Noël, à ce qui représenterait une économie d’énergie importante mais au prix d’un certain effort, comme de baisser le chauffage de quelques degrés l’hiver et d’enfiler un pull.

Changer ses habitudes et passer au low-tech pourrait bien se révéler bénéfique pour la santé et pour le porte-monnaie : fabriquer ses propres cosmétiques avec des ingrédients de base, outre les économies engendrées, permet d’éviter les additifs nocifs des produits du commerce ; prendre son vélo au lieu de la voiture est préférable pour la santé du citadin sédentaire ; réparer ses appareils ménagers dans un Repair Café évite de devoir en racheter. La démarche low-tech converge donc souvent avec celle des adeptes du « fait maison », du Zéro Déchet ou des locavores…

Une société basée sur les low-tech ?

Les low-tech puisent leur inspiration dans deux sources : d’une part les techniques et les savoir-faire anciens, qui reposaient sur des matériaux naturels et nécessitaient peu d’énergie, d’autre part certaines techniques conçues spécifiquement pour les pays du tiers-monde où le contexte oblige à trouver des solutions robustes et sobres, telles que les cuiseurs solaires.

Pour autant, les low-tech ne sont pas des techniques passéistes ou rétrogrades : si elles peuvent s’inspirer du passé, elles ont aussi recours aux savoirs modernes et à l’imagination pour améliorer encore les dispositifs et en inventer de nouveaux. Nous avons besoin d’innovation, mais une innovation qui repose sur l’astuce et l’ingéniosité du concepteur, plutôt que sur le développement de technologies coûteuses. C’est ainsi qu’on peut construire des mixeurs ou des petites machines à laver le linge alimentées en pédalant sur une bicyclette fixe.

Bien sûr, cela ne suffira jamais à produire l’énergie requise par le niveau de vie moyen de la société actuelle, mais associé à une baisse drastique de la consommation d’énergie, cela peut néanmoins rendre des services appréciables. Si l’on se place dans un scénario d’effondrement qui serait caractérisé par l’intermittence des réseaux et la défaillance des grandes infrastructures, les low-tech présenteraient des avantages indéniables, du fait de leur robustesse et de leur autonomie, là où les technologies sophistiquées, complexes et donc fragiles, tomberaient vite en panne.

Relocaliser ce qui peut l’être

Le commerce mondialisé, avec ses milliers de porte-conteneurs et de camions sillonnant le globe en permanence, est à la fois source de pollutions graves et grand consommateur de ressources et d’énergie. Les low-tech invitent à la relocalisation de l’économie, aux circuits courts, aux voyages moins lointains et moins fréquents. D’autant plus que la fin des énergies fossiles abondantes et bon marché qui accompagnera le déclin de la civilisation industrielle nous obligera, bon gré mal gré, à revenir à une économie de proximité.

Cette relocalisation sera plus ou moins facile selon les secteurs. Une agriculture low-tech, peu mécanisée et sans intrants chimiques, est techniquement possible au prix d’une main d’œuvre plus nombreuse. D’autres secteurs comme l’artisanat, le bâtiment (à condition de sortir du gigantisme), la fabrication de meubles ou de vêtements, peuvent fonctionner sur la base de low-tech pour assurer les besoins quotidiens. Le vent, le soleil, la biomasse et l’énergie des cours d’eau sont exploitables par des low-tech : moulins à vent ou à eau, petit éolien ou solaire thermique sont réalisables avec peu de moyens. En revanche, impossible de concevoir certaines industries lourdes (acier, aluminium, pétrochimie) à base de low-tech, notamment parce qu’elles demandent des ressources et une puissance énergétique peu compatibles avec la production locale à petite échelle.

Des low-tech pour imaginer l’avenir

Les promoteurs des low-tech, motivés par le souci écologique, sont aujourd’hui rejoints par ceux qui pressentent un effondrement de la civilisation industrielle et anticipent un futur de pénuries et de rareté. S’intéresser aux low-tech est un excellent moyen de combattre l’angoisse qui nous saisit quand on évoque cette perspective ! On apprend à s’orienter vers un mode de vie plus sobre, à exercer sa créativité pour imaginer les outils qui remplaceront demain une technologie dispendieuse et inopérante. Fabriquer et réparer de ses mains apporte beaucoup de satisfactions personnelles et nous aide à nous projeter, imaginer et construire, selon le mot d’Ivan Illich, une société “conviviale”, c’est-à-dire une société où l’humain n’est pas dominé par les outils qu’il crée, mais les maîtrise.

Dominique Py
Adrastia

Pour aller plus loin…

Philippe Bihouix, L’âge des low-tech : vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, 2014.
Très riche, documenté et rempli d’exemples concrets, ce livre est la meilleure introduction en français.

L’association Adrastia, qui a pour objectif d’anticiper et préparer le déclin de la civilisation thermo-industrielle de façon honnête, responsable et digne, mène une réflexion autour des low-tech.

Le Low Tech Lab regroupe des initiatives concrètes de low-tech.

Dans le monde anglophone, la revue Low Tech Magazine et le Low Tech Institute publient des articles sur les low-tech appliquées

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