Ça chauffe en Guyane, par Pascal Tabary


Fin mars 2017, le pays est bloqué, la base spatiale est bloquée, les frontières sont bloquées, les établissements scolaires sont fermés, les avions détournés, le maire de Kourou s’envole pour Paris, le préfet se met en veille, une délégation interministérielle est prévue… sans ministre, la machine s’enraye.

La Guyane c’est un grand petit bout de France au nord-est de l’Amérique du Sud entre le nord du Brésil et le Suriname.

Il est difficile d’analyser en cours de route les événements qui ont lieu en ce moment.
Pour autant, considérer que la Guyane est une colonie avec une économie de comptoir pourrait suffire à expliquer l’essentiel (1).

Mais la Guyane c’est aussi une situation géographique idéale, proche de l’équateur, où le fleuron de l’industrie spatiale européenne propulse les satellites du monde entier.

La Guyane ce sont des montagnes d’or et de métaux stratégiques à exploiter. Ce sont des milliers de km² de forêt qui, pour une part, partent par cargo en Chine pour revenir dans le magasin de bricolage de la zone commerciale sous forme de parquet stratifié PEFC. Ce sont ces mêmes millions de km² plus les surfaces d’océans de la ZEE (2) qui donnent à la France un tel poids dans les négociations mondiales sur le climat (zones d’absorption de CO2). Ce sont des réserves halieutiques et minérales de cette même ZEE. La forêt guyanaise c’est une réserve mondiale de biodiversité, terrain de jeu de la recherche mais aussi zone de biopiraterie (3). C’est sans doute encore bien plus que ça mais rien que ça suffit à tracer le cadre de réflexion.

La Guyane, par ailleurs c’est un patchwork de populations qui cohabitent tant bien que mal et vivent, chacune à sa manière, en puisant, pour les unes dans la manne d’un État lointain et providentiel et pour les autres en jouant des bouts de ficelles de l’aide sociale et des trafics divers.

Qu’ils soient amérindiens autochtones avec le plus fort taux de suicide des jeunes, brésiliens forçats de l’orpaillage clandestin ou victimes des réseaux de prostitution, bushinengués d’une ethnie ou d’une autre, d’un côté du fleuve ou de l’autre, agriculteurs hmong hyperproductivistes, créoles plus ou moins fonctionnaires, expatriés avec prime dans l’enseignement ou la santé, jeunes urbains désabusés, crève-la-faim, fumeurs de joints, haïtiens réfugiés ou clandestins, tous sont insatisfaits, frustrés, amers, repliés, démobilisés.

Le mouvement de colère actuel en Guyane porte sur ce gradient entre le potentiel ahurissant de richesses et la situation de la majorité très hétérogène des laissés-pour-compte.

La démographie de la Guyane est galopante (4). Plus de la moitié de la population a moins de quinze ans. Les besoins sont immenses et les moyens limités, même restreints. Le réseau routier, les infrastructures de télécommunications, les écoles, les hôpitaux sont à l’agonie. Et concernant les jeunes, les former oui, mais à quoi ? Ici, la machine économique de croissance sans limite n’est ni en panne, ni grippée, elle n’a jamais existé que dans l’imaginaire importé d’Europe.

Les besoins vont croissant, alimentation et énergie.

L’alimentation est en partie produite localement à grands renforts d’intrants et de déforestation. La nature est généreuse mais les écosystèmes fragiles. Surbraconnage, culture sur brûlis, mercure dans les cours d’eau poussent à toujours se tourner davantage vers les produits importés. On a renoncé à la culture du riz, pas assez rentable alors on fait traverser les sacs en provenance du Suriname sur des pirogues en jouant à cache-cache avec les douaniers, idem avec la farine de manioc du Brésil et s’il y a quelques bouteilles d’alcool, ça passe encore mieux. Sinon il y a le supermarché moderne ou l’épicerie chinoise mais il faut de l’argent, plus d’argent.

L’électricité est produite par le barrage de Petit Saut. La coupe rase de la tranchée qui permet aux lignes à haute tension d’être interconnectées avec le réseau côtier ouvre une plaie béante de 60 km dans la forêt primaire. Les 365 km² de la retenue d’eau couvrent une surface plus grande que la ville de Paris et rejettent méthane hydrogène sulfuré et CO2 issus de la décomposition de la biomasse noyée.
Mais bientôt, (déjà) ça ne suffira plus, un autre projet de barrage est à l’étude, plus grand, plus coûteux, plus puissant et sans doute plus dévastateur.
En attendant, l’appoint est fourni dans une antique centrale au diesel, le diesel provenant de l’antédiluvienne raffinerie de la Sara en Martinique, détentrice du monopole d’approvisionnement de la Guyane.

La question centrale du mouvement de contestation qui se déploie ces derniers jours est celle de la répartition et d’une certaine forme d’équité. On ne peut décemment pas parler de république unie et indivisible ou de solidarité nationale dans le contexte actuel. Les inégalités de traitement sont criantes. Pour autant, la généralisation des minima sociaux a profondément déstructuré les fonctionnements de solidarité traditionnels de chaque groupe humain et les allocations familiales ont directement influé sur la natalité, de plus en plus de jeunes filles, mères à quatorze ans, plus d’enfants par femme. L’opulence toute relative de la Guyane par rapport à ses voisins attire aussi. Faire naître un enfant sur le sol français, c’est lui offrir un avenir ne serait-ce qu’un peu meilleur ; c’est peser toujours plus sur le budget des hôpitaux et dispensaires déjà croulants.

La Guyane est un laboratoire. Un peu à la manière des masses d’air dans l’atmosphère alimentées par la pompe thermique des océans et des courants marins. Les zones de hautes et basses pressions échangent des flux et quand les deltas augmentent dangereusement, l’orage gronde.

La pression continuera de monter tant qu’un rééquilibrage n’aura pas eu lieu. L’État saupoudrera sans doute quelques miettes par ci par là et apaisera pour un temps la situation.

Ne rêvons pas, dans un monde en contraction du fait de la déplétion généralisée, aucune réforme structurelle ne sera menée, l’Empire est à bout de souffle, au maximum de sa complexité.

Alors, quand l’idée même d’envoyer des fusées sera remisée, la société guyanaise pourra se reconstituer. Quand les mirages du développement se seront envolés, s’il reste quelques arbres et que la montée des eaux n’a pas tout submergé, on se demandera pourquoi on s’est tellement énervé. On peut bien rêver un peu après tout.

Pascal Tabary
Promeneur du monde
Misanthrope contrarié

(1) http://www.douane.gouv.fr/articles/a11711-fiscalite-douaniere-dans-les-departements-d-outre-mer

(2) http://www.une-saison-en-guyane.com/tag/zee/

(3) http://la1ere.francetvinfo.fr/guyane/2016/01/31/biopiraterie-en-guyane-326375.html

(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Démographie_de_la_Guyane

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