Tout est prêt pour que tout empire, H. Kempf – Recension par Nashtir Togitichi

Hervé Kempf

Tout est prêt pour que tout empire

12 leçons pour éviter la catastrophe

Seuil, janvier 2017, 112 pages, 15 euros


Le journaliste écologiste dresse un tableau, noir, de l’état du monde et avance des propositions.

Désastre écologique, néo-libéralisme et terrorisme sont des phénomènes étroitement liés entre eux. Nous pouvons les voir comme trois manifestations enchevêtrées d’une même évolution, d’un même mouvement du capitalisme amorcé au début des années 1980. C’est bien là le thème central du nouvel ouvrage d’Hervé Kempf, dans le prolongement des précédents, Comment les riches détruisent la planète (2007) à Fin de l’Occident, naissance d’un monde (2011), en particulier.
Ainsi l’auteur fait une belle part à la géopolitique : loin de l’infantilisme politique de certains écologistes, il souligne la responsabilité occidentale dans la déstabilisation du Moyen-Orient pour assurer un contrôle sur l’approvisionnement pétrolier et il souligne le lien entre cette déstabilisation et la montée du terrorisme. Cette approche n’est pas si fréquente : nous nous rappelons, quant à nous, de déclarations d’écologistes médiatiques, très mal venues, suscitées par la chute de Muammar Khadafi dont la France est directement responsable et sur le démantèlement de la Libye qui s’ensuivit. Nous nous rappelons aussi que bien d’autres s’illusionnaient sur le « printemps arabe », selon eux simple émergence d’un désir de démocratie à l’occidentale. Kempf quant à lui, situe le printemps arabe de 2011 comme une conséquence de la crise financière globale et des sécheresses à répétition qui ruinèrent des paysans et certains pays. Rappelons encore, pour finir, l’accointance de quelques uns, à gauche et dans l’écologie, avec les positions guerrières des néo-conservateurs étatsuniens dont Hervé Kempf est très loin.
Pour comprendre le présent, l’auteur retrace l’histoire, riche d’enseignements, de ces décennies qui ont changé le monde. Il analyse le désordre actuel à rebours des discours dominants, marqués par l’idéologie libérale et croissanciste. Le changement climatique et l’érosion de la biodiversité déterminent l’avenir. Le vide de sens de l’époque entraîne aussi le développement de l’intégrisme, islamiste en particulier. En même temps, l’oligarchie poursuit sa montée en autoritarisme et des inégalités insupportables nourrissent ressentiment et colère chez les peuples les plus pauvres : un bon « terreau » pour la prospérité de ce même intégrisme islamiste ! Au bord d’une « guerre civile mondiale », quand ce genre de diagnostic peut vite mener au découragement, il cherche et propose des solutions pour aller vers le chemin de la paix.

Je crois Hervé Kempf inquiet. Et il y a de quoi, pour l’humaniste de bonne volonté qu’il est, visiblement. Il souligne, ce qui n’est pas une nouvelle pour les lecteurs informés, que la catastrophe écologique, climatique en particulier, ne peut que s’aggraver dans la décennie à venir (il rapporte qu’un réchauffement de 1,5 ° pourrait se produire dès 2030 et qu’un réchauffement d’au moins +2° à la fin du siècle est difficilement évitable). Mais il se raccroche à un espoir : les émissions de gaz à effet de serre n’augmentent plus ces dernières années… oui mais, il ne rapporte pas l’inertie des systèmes, et le fait incontournable que ces émissions sont maintenant strictement cumulatives avec un impact climatique décalé d’une quarantaine d’années dans le temps (1). Kempf veut cultiver l’espoir. A propos de l’épuisement des ressources, cet énorme problème, il se réfère, bien trop rapidement (dès son premier chapitre « prémisses de la dislocation ») au rapport au Club de Rome de 1973, sans mettre en lumière les conclusions de ce même rapport. Car Hervé Kempf table aussi sur une augmentation de la population mondiale bien au-delà des 9 milliards et une population africaine aux alentours de 4 milliards pour la fin du siècle. Les conclusions du rapport Meadows dont les projections (qui sont des hypothèses pour d’autres scientifiques) sont malheureusement validées depuis aujourd’hui plus de 40 ans (le rapport a été réactualisé en 2012), doivent le gêner. Cette augmentation de la population, que pose Kempf (et il n’est d’ailleurs pas le seul parmi les écologistes !), n’est possible qu’à ressources constantes or, on le sait, selon le scénario BAU (Business as usual), le plus probable, qui correspond le mieux à la réalité d’aujourd’hui, ces ressources ne vont pas augmenter mais bien décroître. Souvent, de bonnes courbes en disent plus long qu’un long discours, on peut regretter leurs absences dans ce livre.

Je crois Hervé Kempf inquiet. Il se leurre, volontairement, sur l’ampleur de la catastrophe en cours : la situation est encore plus grave que celle qu’il décrit.
Certes, il pointe la dérive autoritaire du pouvoir de l’oligarchie : dénis de démocratie (par exemple lors des référendums européens sur la Constitution européenne), corruption généralisée, recours à la guerre, répression des classes populaires, inégalités accrues de manière vertigineuse, accumulation accrue du Capital depuis la crise financière (la ploutocratie mondiale a bien tiré son épingle du jeu !). Il prend acte que l’idée de « progrès » est morte. Il pointe que la technique ne peut répondre aux nombreux problèmes qui se posent, que « l’humanité 2.0 » est une imposture et il souligne que le découplage entre la croissance et la consommation ne s’est pas produit et qu’au contraire toute unité de produit intérieur brut requiert plus de matière que naguère… « Le système capitaliste nous prend dans un étau : il reste assoiffé de ressources mais tout effort pour en repousser la limite se traduit pas une aggravation des dommages écologiques. »  assène l’auteur. Anticapitaliste, Kempf se situe maintenant dans la mouvance de la décroissance, d’une décroissance politique volontaire.

Certes, sur le réchauffement climatique en cours, la pénurie des ressources, les pollutions diverses et variées, il fait un constat, déjà terrible, un constat d’écologiste chevronné, mais il s’arrête à mi-chemin et il reste en deçà de la collapsologie, comme s’il voulait ménager le lecteur ou se ménager lui-même. S’il effleure seulement le rapport Meadows, il omet également, dans sa bibliographie, pourtant bien fournie, l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens Comment tout peut s’effondrer, alors que ce livre paru en 2015 et déjà classique, fit l’objet de nombreuses recensions et que son propre journal en ligne, l’excellent Reporterre, publia un entretien avec Servigne (2). J’irai jusqu’à écrire que la collapsologie, dont il est très informé, représente, dans l’actualité de Kempf, une interdiction de penser. C’est de l’ordre du déni, mais on peut le comprendre : ce mécanisme de défense psychique est très efficace, un certain temps, contre l’angoisse qui paralyse l’action.
L’humanité est en chute libre, mais Kempf raccroche l’espoir à toutes les branches qu’il peut trouver, il avance des « solutions » : d’une stérile invocation humaniste avec une certaine naïveté selon nous à une radicalité bien assumée (qui dut l’éloigner du journal Le Monde) avec des propositions communes à celles des décroissants (par exemple sortir du capitalisme sans sombrer dans le collectivisme, privilégier l’autonomie avec le mouvement des « communs », les outils du « postcapitalisme », les « low-tech » de Bihouix et la « sobriété heureuse », ne pas quitter le terrain de l’institution). Dans l’esprit de n’exclure personne, et surtout d’être efficace, en restant très politique, c’est-à-dire aussi critique, il se place même sur le terrain de l’entreprise, et sur une possible division de l’oligarchie qui serait de toute façon indispensable pour améliorer un tant soit peu les choses. Ses propositions pourraient peut-être éviter, ou au moins reculer une guerre civile mondiale, mais pour éviter l’effondrement c’est une toute autre histoire.
L’inquiétude qui imprègne ce travail va susciter un questionnement fécond dans le public. Tout est prêt pour que tout empire, est à marquer d’une pierre, comme un ouvrage bien documenté, honnête et volontaire, à conseiller à tous.

Nashtir Togitichi

Notes :

(1) voir sur le site de Jean-Marc Jancovici

(2) Reporterre, entretien avec Pablo Servigne

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