Observatoire de l’effondrement : y sommes-nous ?

Pour bien des observateurs des courbes du scénario « Business as Usual » du modèle WORLD3 publiées dans le rapport au Club de Rome en 1972, puis validées par l’australien Graham Turner en 2014[1] pour la période 1972-2012, la question se pose de savoir si la crise économique de 2007-2008 pourrait être le marqueur de la rupture, tout comme le choc pétrolier de 1973 fut le tournant entre la période des Trente Glorieuses et celle des Trente Piteuses. Il semble qu’un tel changement d’époque devrait laisser des traces évidentes dans les grands indicateurs mondiaux tels que présentés par Dennis Meadows et ses collègues.

adrastia meadows

Tout bon économiste ne manquera pas d’aller vérifier une telle hypothèse en allant consulter l’indicateur phare de la mesure du progrès humain : le Produit Intérieur Brut mondial (PIB).

C’est simple et chacun peut le faire lui-même car les données mondiales officielles sont disponibles sur le site internet de la Banque Mondiale[2].

adrastia pib

Il est intéressant de noter que si la crise de 2008 apparait clairement dans la courbe, il est plus difficile de s’expliquer les résultats de 2015 et 2016, le PIB mondial passant de 79,045 à 75,848 milliards de milliards de dollars, soit une chute de 4%.

Pour affiner encore un peu ce constat, il est possible d’argumenter qu’une démographie hors contrôle aurait comme effet de contrebalancer les effets des progrès économiques puisque ceux-ci devraient se partager entre davantage de terriens. Le PIB mondial par habitant devrait donc nous dire quelque chose de plus…

En passant de 10 871 à 10 190 dollars par habitant, l’effet sur les années 2015 et 2016 semble encore plus prononcé, avec une chute de 6,3%. Après des décennies de croissance, serions-nous aux prémices d’une nouvelle tendance ?

Toutefois le PIB ne mesure que des grandeurs économiques évaluant une puissance globale, pas le ressenti de simples citoyens, exprimé par exemple dans les révolutions du Printemps Arabe et leurs conséquences parfois dramatiques qui ont suivi la crise de 2008. Initiées par la hausse des prix des denrées alimentaires dans la foulée des hausses du pétrole et des commodités de la période 2006-2007, elle-même amplifiée par des années de sécheresse (que certains imputent au réchauffement climatique), ces révolutions semblent illustrer un moment de rupture, mais s’agit-il là d’un phénomène local ou bien d’un véritable symptôme de l’état de santé de notre système mondial ?

Le Fund For Peace[3] existe depuis 1957[4] mais il a établi depuis 2005 un système de douze indicateurs destinés à évaluer la solidité des Etats, le “Fragile States Index[5] (FSI). Le FSI comporte des indicateurs sociaux (Pression démographique, Réfugiés et personnes déplacées, Griefs de groupe, Émigration et fuite des cerveaux), des indicateurs économiques (Développement économique inégal, Pauvreté et déclin économique) et des indicateurs politiques (Légitimité de l’état, Services publics, Droits de l’humain et état de droit, Appareil sécuritaire, Élites factieuses, Interventions externes)[6].

Les 178 principaux pays y sont passés au crible tous les ans et un FSI spécifique est établi pour chacun d’entre eux. Selon l’échelle utilisée, plus l’indicateur est élevé et plus l’état est faible et en danger.

Niveau de l’état Score Évaluation 2017
Très durable 0 à 19,9 Finlande
Durable 20 à 29,9 Norvège, Suisse, Danemark, Suède, Irlande, Australie, Island, Canada, Nouvelle-Zélande, Luxembourg, Pays-bas, Autriche, Allemagne, Portugal
Très stable 30 à 39,9 Belgique, Slovénie, Singapour, Royaume-Uni, France, États-Unis, Uruguay, Japon, Espagne, Corée du Sud, Malte
Stable 40 à 49,9 République tchèque, Pologne, Chili, Maurice, Lituanie, Émirats Arabes Unis, Qatar, Costa Rica, Slovaquie, Estonie, Italie, Lettonie, Argentine, Barbade
Moins stable 50 à 59,9 Croatie, Panama, Roumanie, Hongrie, Bahamas, Oman, Bulgarie, Antigua et Barbuda, Monténégro, Mongolie, Trinidad et Tobago, Grèce, Koweit, Seychelles
Avertissement faible niveau 60 à 69,9 Albanie, Grenade, Brunei Darussalam, Chypre, Botswana, Cuba, Bahreïn, Jamaïque, Malaisie, Belize, Suriname, Kazakhstan, Macédoine, Samoa, Brésil, République Dominicaine, Ghana
Avertissement 70 à 79,9 Serbie, Cap-Vert, Vietnam, Pérou, Namibie, Arménie, Arabie Saoudite, Guyane, Paraguay, Moldavie, Sao Tome et Principe, Afrique du Sud, Biélorussie, Indonésie, Bosnie-Herzégovine, El-Salvador, Gabon, Ukraine, Tunisie, Mexique, Turkménistan, Maldives, Chine, Maroc, Bhoutan, Thaïlande, Azerbaïdjan, Micronésie, Géorgie, Algérie, Bolivie, Fidji, Équateur, Nicaragua, Bénin, Inde, Jordanie, Colombie, Israël, Honduras, Russie
Avertissement haut niveau 80 à 89,9 Tanzanie, Kirghizistan, Turquie, Ouzbékistan, Lesotho, Tadjikistan, Sénégal, Laos, Venezuela, Guatemala, Togo, Madagascar, Philippines, Comores, Îles Salomon, Guinée équatoriale, Cambodge, Iran, Papouasie Nouvelle-Guinée, Sri Lanka, Zambie, Burkina Faso, Malawi, Liban, Swaziland, Djibouti, Mozambique, Bangladesh, Sierra Leone, Gambie, Égypte
Alerte 90 à 99,9 Timor-Leste, Rwanda, Népal, Angola, Mali, Corée du Nord, République du Congo, Mauritanie, Liberia, Cameroun, Myanmar, Ouganda, Libye, Kenya, Côte d’Ivoire, Niger, Érythrée, Burundi, Pakistan, Guinée-Bissau
Alerte haute 100 à 109,9 Éthiopie, Zimbabwe, Nigeria, Guinée, Haïti, Irak, Afghanistan, Tchad
Alerte très haute 110 et plus République démocratique du Congo, Soudan, Syrie, Yémen, République de Centrafrique, Somalie, Sud-Soudan

À titre d’exemple, en 2017, la France avec un total de 33,5 était classée en catégorie « très stable » à la 159ème place sur 178 et était évaluée comme suit :

Pression démographique 2,8
Réfugiés et personnes déplacées 2,5
Grief de groupe 7
Émigration et fuite des cerveaux 2,2
Développement économique inégal 3,2
Pauvreté et déclin économique 4,3
Légitimité de l’état 1,3
Services publics 1,1
Droits de l’homme et État de droit 2,1
Appareil sécuritaire 3,3
Élites factieuses 1,9
Intervention externe 1,8

Ces paramètres étant définis, comment ont-ils varié entre 2006 et 2017 selon l’expertise du Fund for Peace ? Il suffit de reprendre toutes les données et d’en faire une moyenne mondiale car à part la création de l’État du Soudan du Sud en 2011, le nombre d’États a été relativement stable.

adrastia fsi

Visiblement, les années 2009 et 2010 montrent que la crise économique de 2008 a eu un effet sur la stabilité moyenne des états, mais que celui-ci semble avoir été résorbé et même amélioré dans les années qui ont suivi. Cela signifierait-il que des événements comme les révolutions du Printemps Arabe n’ont eu aucun impact sur le moyen terme ?

Partant de cette notion régionale de Printemps Arabe, il est possible de simplifier la liste des 178 pays en les regroupant en 20 zones suffisamment homogènes géographiquement pour toujours permettre des comparaisons. C’est bien sûr une approximation et réduire la Russie ou la Chine à une seule région uniforme est très certainement abusif, mais ce sont les limites d’une approche par états et elle permet au moins une première approche lisible.

Zone Pays (nom anglophone)
Afrique australe Angola, Botswana, Comores, Lesotho, Namibie, Afrique du Sud, Swaziland, Zambie, Zimbabwe
Afrique centrale Burundi, Cameroun, République de Centrafrique, Tchad, République démocratique du Congo, République du Congo, Guinée équatoriale, Gabon, Rwanda, Sao Tome et Principe, Soudan
Afrique nord Algérie, Égypte, Libye, Maroc, Tunisie
Afrique occidentale

 

Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Togo
Afrique orientale Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Madagascar, Malawi, Maurice, Mozambique, Seychelles, Somalie, Sud Soudan, Tanzanie, Ouganda
Amérique centrale Belize, Costa Rica, El Salvador, Guatemala, Honduras, Nicaragua, Panama
Amérique nord Canada, Mexique, États-Unis
Amérique sud Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Guyane, Paraguay, Pérou, Suriname, Uruguay, Venezuela
Asie centrale Afghanistan, Arménie, Azerbaïdjan, Iran, Kazakhstan, Kirghizistan, Pakistan, Russie, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan
Asie méridionale Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Sri Lanka
Asie orientale China, Japon, Mongolie, Corée du Nord, Corée du Sud
Asie sud-est Brunei Darussalam, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Myanmar, Philippines, Singapour, Thaïlande, Timor-Leste, Vietnam
Caraïbes Antigua et Barbuda, Bahamas, Barbade, Cuba, République Dominicaine, Grenade, Haïti, Jamaïque, Trinidad et Tobago
Europe centrale Albanie, Autriche, Bosnie-Herzégovine, Croatie, République tchèque, Allemagne, Hongrie, Pologne, Serbie, Slovaquie, Slovénie
Europe méridionale Bulgarie, Chypre, Grèce, Italie, Macédoine, Malte, Monténégro, Roumanie
Europe nord Danemark, Estonie, Finlande, Island, Lettonie, Lituanie, Norvège, Suède
Europe occidentale Belgique, France, Irlande, Luxembourg, Pays-bas, Portugal, Espagne, Suisse, Royaume-Uni
Europe orientale Biélorussie, Géorgie, Moldavie, Ukraine
Moyen-Orient Bahreïn, Irak, Israël, Jordanie, Koweit, Liban, Oman, Qatar, Arabie Saoudite, Syrie, Turquie, Émirats Arabes Unis, Yémen
Océanie Australie, Fidji, Micronésie, Nouvelle-Zélande, Papouasie New Guinée, Samoa, Îles Salomon

La comparaison des moyennes régionales des évolutions des Fragile States Index entre 2006 (2007 pour les plus petits états et 2011 pour le South Soudan) et 2017 démontre déjà, s’il était besoin, que toutes les régions ne sont pas logées à la même enseigne.

adrastia

Il peut même être noté que les évolutions n’ont pas visiblement été toutes à la hausse, comme la moyenne mondiale aurait pu le laisser supposer.

Si ces différences sont classées par ordre d’importance, nous voyons alors clairement apparaitre des gagnants et des perdants des bouleversements en cours, liés ou pas à la crise économique de 2008.

adrastia fragile states

Devant ce constat, il semble bien qu’à la notion de « pays émergents » doive aussi s’associer une notion de « pays plongeants » dont peu de médias parlent comme d’une catégorie spécifique méritant une analyse spécifique, préférant sans doute vendre des successions d’histoires chargées en émotions plutôt que des explications sur des causes qui pourraient se révéler communes. Vu les évolutions, il semble pourtant évident que les régions d’Afrique et du Moyen-Orient, par exemple, continueront à produire pour encore longtemps des migrants si dérangeants pour les zones en évolution favorable… mais sans doute ne faut-il pas trop que les habitants des zones en croissance se demandent d’où sont puisées les ressources qui font leur succès.

En conclusion, si pour le moment rien ne permet d’affirmer avec certitude que l’effondrement est en cours, il est clair que les inégalités croissantes ne sont pas qu’une réalité sociale telle que dénoncé par l’ONG Oxfam[7] mais qu’elles constituent également une réalité politique et géographique en cours depuis au moins la crise économique de 2008. Par ailleurs, Il est intéressant sur ce point de se souvenir que l’étude HANDY (Human and nature dynamics : Modeling inequality and use of resources in the collapse or sustainability of societies)[8] pointe l’effet négatif des inégalités sur les risques d’effondrement.

Le modèle World3 n’est pas tout-puissant car il ne peut pas prédire les péripéties de sa propre évolution, mais pour son scénario « Business as usual », il nous indique clairement que le sommet des courbes ne devrait être atteint qu’aux alentours de 2020. Coïncidence sans doute, Patrick Pouyanné, PDG de TOTAL, a fait des déclarations pour 2020

On peut se demander ce que le PIB mondial et le Fragile States Index deviendront à ce moment-là.

Laurent Aillet

Publication le 10 avril 2018

Une réaction de Didier Mermin à cet article a été publiée sur son blog onfoncedanslemur

[1] Graham Turner 2014

[2] Indicateurs banque mondiale

[3] Fund For Peace

[4] Fund For Peace (Wikipédia)

[5] Fragile States Index

[6] Fragile States Index (Wikipédia)

[7] OXFAM

[8] Modèle HANDY

5 comments on “Observatoire de l’effondrement : y sommes-nous ?”

  1. HOLBECQ dit :

    Bonjour
    Attention quand même de ne pas tirer trop vite des conclusions: en 2017, le PIB mondial est prédit pour s’étendre à 79.3 trillions $ soit une augmentation par rapport à celui de 2016 qui était de 75,8

    Attendons les chiffres définitifs.

  2. kervennic dit :

    Le PIB ne donne strictement aucune indication sur l’ampleur de l’effondrement. On peut avoir un effondrement a PIB croissant.
    Si il me faut m’equiper pour respirer l’air pollué, si le prix de l’eau augmente car il faut la depolluer, si il me faut soigner ma compagne atteinte d’un cancer, si il me faut enterrer mes enfants mort des suites d’une leucemie, cela fera croitre fortement l’activite economique.

    Bref l’economie c’est a dire des echanges, on continuera a en faire jusqu’ au dernier moment.

    Ensuite la valeur de ces echanges est totalement arbitraire, ce qui fait que c’est un parametre politique et non pas scientifique.

  3. Bobby dit :

    Pouyanne il dit qu’il va y avoir une pénurie de pétrole par manque d’investissement dans les projets de recherche du à la valeur actuelle du Cout du baril sur le marché et pas au fait du manque de gisement global.
    Faut vraiment faire attention de ne pas mal interpréter les propos des gens.

  4. BaLo dit :

    Attention c’est ue nchute du PIB en DOLLARS COURRANT.

    Le PIB en DOLLARS CONSTANT (cad le dollars courant normalisé au pouvoir d’achat) continue a grimper.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*