Le pétrole à moins de 30$ le baril, pourquoi est-ce un problème ? – Gail Tverberg

 
Le 19 janvier 2016, blog de Gail Tverberg Our Finite World
 

On lit souvent que les prix très bas du pétrole – 30$ le baril, par exemple – vont stimuler l’économie et que l’économie va rebondir. Pourquoi ce scénario est-il faux ? Pour de nombreuses raisons, à mon avis :

 

1. Les producteurs de pétrole ne peuvent pas vraiment produire du pétrole à 30$ le baril.

 Quelques pays sont capables d’extraire du pétrole à 30$ le baril. La Figure 1 donne une idée des coûts d’extraction techniques pour divers pays. Mais il n’y en a pas beaucoup – l’Arabie saoudite, l’Iran et l’Iraq, seulement. Nous n’aurions pas beaucoup de pétrole brut si ces pays étaient les seuls à produire du pétrole.

 

Figure 1. Prix seuil de rentabilité mondiaux (en ne considérant que les coûts d'extraction techniques) par rapport à la production. Source: Alliance Bernstein, Octobre 2014

Figure 1. Prix seuil de rentabilité mondiaux (en ne considérant que les coûts d’extraction techniques) par rapport à la production. Source: Alliance Bernstein, Octobre 2014

 

2. Les producteurs de pétrole ont vraiment besoin de prix qui soient supérieurs aux coûts techniques d’extraction (Figure 1), ce qui aggrave encore la situation.

On ne peut extraire du pétrole que dans le cadre d’un système plus vaste. Les sociétés pétrolières ont des impôts à payer, qui peuvent être très élevés. Si l’on intègre ces coûts on arrive au total à des coûts historiques supérieurs à 100$ le baril pour bon nombre de pays de l’OPEP.

Les compagnies pétrolières indépendantes dans les pays non-OPEP ont également des coûts autres que les coûts techniques d’extraction, tels que des impôts et des dividendes à payer aux actionnaires. En outre, si elles veulent éviter d’emprunter d’énormes sommes d’argent, ces compagnies doivent avoir des prix qui soient supérieurs aux simples coûts techniques d’extraction. Si elles ont besoin d’emprunter, il faut encore penser aux intérêts à payer.

 
 3. Quand les prix du pétrole tombent très bas, les producteurs pour la plupart ne s’arrêtent pas de produire.

 Il y a des retards intrinsèques dans le système de production pétrolière. Il faut plusieurs années pour mettre en place un nouveau projet d’extraction de pétrole. Si des compagnies ont un projet en préparation, elles ne vont pas en règle générale s’arrêter seulement parce que les prix sont devenu faible. Une des raisons de poursuivre un projet est le fait qu’un emprunt doit être remboursé avec intérêt, que le projet se poursuive ou non.

De plus, une fois qu’un puits de pétrole est foré, il peut continuer à produire pour plusieurs années. Les coûts dans les années qui suivent le forage sont généralement très bas. Ces puits précédemment forés continuent à être exploités, indépendamment des cours du pétrole. En théorie, ces puits peuvent être stoppés et remis en activité, mais les coûts que cela implique découragent de le faire.

Les exportateurs de pétrole continueront à forer de nouveaux puits parce que leurs gouvernements comptent sur les rentrées fiscales dues aux ventes de pétrole pour financer leurs programmes publics. Ces pays tendent à avoir des coûts d’extraction assez bas ; pratiquement toute la différence entre le prix courant du pétrole et le prix nécessaire aux opérations de la compagnie pétrolière finit par être payée en impôts. Les exploitants se trouvent ainsi poussés à augmenter la production pour contribuer à générer de nouveaux revenus fiscaux, si les prix baissent. C’est la situation où se trouvent l’Arabie saoudite et de nombreux autres pays de l’OPEP.

Très souvent, les compagnies pétrolières vont acheter des contrats dérivés qui les protègent de l’impact de la chute des prix sur le marché pour une période de temps spécifiée (normalement un an ou deux). Ces compagnies tendront à ne pas s’inquiéter de ces baisses de prix tant que ces contrats sont en place.

Se pose aussi la question du maintien du personnel. En un sens, les salariés d’une compagnie sont une de ses richesses majeures. Une fois ces salariés licenciés, il sera difficile d’embaucher et de former de nouvelles recrues. Si bien que les salariés sont gardés en place le plus longtemps possible.

Les États-Unis ne cessent de vouloir davantage de biocarburants, quel que soit le prix du pétrole. Personne ne se dit que dans la situation de surabondance actuelle, cette recherche ne fait qu’ajouter aux pressions vers le bas sur les prix.

Un frein au système devrait être les contraintes financières qu’occasionne le prix bas du pétrole, mais ce frein n’agit pas nécessairement très vite. Les exportateurs pétroliers ont souvent des fonds souverains où ils peuvent puiser pour compenser la faiblesse de leurs revenus fiscaux. Vue la disponibilité de ces fonds, certains exportateurs peuvent continuer à financer les services publics pour deux ans et plus, même si les prix du pétrole sont très bas.

Les défauts de paiement sur les emprunts des compagnies pétrolières devraient également servir de frein au système. Nous savons que durant la récession de 2008, les organismes de contrôle américains ont autorisé l’extension des crédits immobiliers commerciaux, alors même que les prix de l’immobilier chutaient, si bien que le problème est resté caché. Il est tentant pour les organismes de contrôle de faire preuve d’une même indulgence envers les prêts des compagnies pétrolières. Si c’est le cas, l’effet de frein sur le système est réduit, ce qui permet au problème de défaut de paiement de croître jusqu’au jour où il sera massif et ne pourra plus être caché.

 

 4. La demande de pétrole n’augmente pas très rapidement après que les prix redescendent.

 Il est courant de penser que le passage d’un prix bas à un prix élevé est le contraire du passage d’un prix élevé à un prix bas, quant à l’effet sur l’économie. Or ce n’est pas vraiment le cas.

 4a. Quand les prix du pétrole passent d’un prix bas à un prix élevé, cela signifie généralement que la production a été insuffisante, la production ayant été seulement ce que l’on pouvait obtenir à ce prix bas antérieur. Le prix doit monter à un niveau supérieur pour encourager une production supplémentaire.

Si le coût de la production de pétrole tend à grimper, c’est parce que l’on extrait d’abord le pétrole le moins coûteux à extraire. Les producteurs de pétrole sont ainsi forcés de passer à une production toujours plus coûteuse pour une raison ou une autre : lieu plus difficile à atteindre, technologie plus avancée, ou surcroît d’étapes nécessitant un renfort de main-d’œuvre ou de ressources matérielles. Des méthodes plus efficaces viennent compenser quelque peu cette tendance, mais la tendance générale du coût de la production pétrolière montre une forte montée depuis 1999 environ.

La montée du prix du pétrole est néfaste en ce qu’il n’est plus à la portée des acheteurs. Le schéma courant, c’est qu’après une montée du prix du pétrole, les économies des pays importateurs de pétrole entrent en récession. Cela est dû à ce que les salaires n’augmentent pas en même temps que les prix du pétrole. En conséquence, les travailleurs ne peuvent plus acheter autant d’articles non-indispensables et doivent se priver. Ces coupes dans leurs achats créent des problèmes pour les entreprises, du fait que celles-ci ont normalement des frais fixes élevés, tels que crédits immobiliers et autres remboursements de dettes. Pour rester à flot, ces entreprises sont forcées de tailler dans leurs budgets d’une façon ou d’une autre. Ces coupes se font de bien des manières, notamment par des réductions de salaires de leurs employés, des licenciements, de l’automatisation et des délocalisations (à bas coût).

Face à ces changements rapides, les employeurs comme les salariés ont souvent l’impression qu’on leur coupe l’herbe sous le pied. C’est déroutant et très désagréable.

4b. Quand les prix baissent, la situation n’est pas l’inverse de 4a.
Les employeurs s’aperçoivent que leurs coûts baissent un peu, grâce à la baisse des prix du pétrole. Très souvent, ils tâchent de garder pour eux ces réductions de coûts sous forme de bénéfices en plus. Les gouvernements choisissent parfois d’augmenter le taux de la fiscalité sur les produits pétroliers quand les prix du pétrole baissent, parce que les consommateurs seront moins sensibles à ce changement que dans d’autres circonstances. Les entreprises n’ont pas de raison d’abandonner les techniques de réduction de coûts, automation ou délocalisation, qu’ils avaient adoptées.

Rares sont les entreprises qui vont construire de nouvelles usines en pensant que les prix du pétrole vont rester bas pendant longtemps, car elles savent bien que le phénomène n’est que temporaire. Elles savent que si les prix du pétrole ne remontent pas dans un laps de temps assez court (des mois ou quelques années), la quantité de pétrole disponible risque de chuter gravement. Pour qu’il y ait assez de pétrole disponible à l’avenir, les prix du pétrole devront être assez hauts pour couvrir le coût réel de la production. Ainsi les prix bas d’aujourd’hui sont au mieux un avantage temporaire – un peu comme l’œil d’un cyclone.

L’impact des prix bas n’étant que temporaire, les entreprises ne voudront adopter que des changements qui peuvent intervenir rapidement et peuvent être facilement inversés. Un restaurant ou un bar pourrait s’adjoindre des serveurs. Une affaire de vente d’automobiles pourrait embaucher quelques vendeurs, les ventes de voiture ayant le vent en poupe. Un fabricant d’automobiles pourrait prévoir un plus grand nombre d’équipes d’ouvriers afin de sortir un nombre élevé de voitures. Une compagnie aérienne pourrait ajouter des vols, si elle le peut sans acheter de nouveaux appareils.

Vue cette problématique, les emplois qui seront créés dans l’économie le seront fort probablement dans le secteur tertiaire. On continuera à délocaliser vers des pays à bas coûts et à automatiser. Les citoyens tireront quelques avantages du bas niveau des prix du pétrole mais pas autant que si les gouvernements et les entreprises n’étaient pas au premier rang pour tirer parti des économies à réaliser. L’avantage pour les citoyens sera bien inférieur à ce qu’il serait si tous les travailleurs licenciés lors de la dernière récession retrouvaient leur emploi.

 

5. La chute des prix du pétrole dans les derniers dix-huit mois n’a pas grand-chose à voir avec le coût de la production.

En fait, les prix du pétrole récents sont dus à ce que le marché tente de trouver un équilibre entre l’offre et la demande. Comme l’offre ne baisse pas rapidement en réponse aux prix bas, et que la demande ne monte pas rapidement en réponse aux prix bas, les prix peuvent tomber très bas – bien plus bas que le coût de la production.

Comme on l’a vu en Section 4, les prix élevés du pétrole tendent à avoir un effet récessioniste. Le premier moyen de contrebalancer les forces récessionistes est d’ajouter de la dette, directement ou indirectement, avec des taux d’intérêt faibles. Avec cet endettement accru, on peut construire davantage de logements et d’usines, et davantage d’automobiles peuvent être achetées. On force l’économie à se comporter de manière plus “normale” du fait que les faibles taux d’intérêt et l’endettement additionnel compensent en quelque sorte l’impact négatif des prix élevés du pétrole.

 

Figure 2. World oil supply and prices based on EIA data.

Figure 2. World oil supply and prices based on EIA data.

 

Les prix du pétrole ont plongé très bas en 2008, suite aux influences récessionistes ressenties lorsque les prix du pétrole étaient élevés. Il a fallu l’effet bénéfique dû à la relance à base d’endettement très fort pour que les prix du pétrole soient ramenés peu à peu au niveau de 100$ le baril. Cette relance était due entre autres aux dépenses publiques américaines à base de déficit budgétaire, à une politique américaine d’assouplissement monétaire (QE) qui a débuté en décembre 2008 et à un fort accroissement de la dette Chinoise.

Les cours des matières premières tendent à être très volatils parce que nous en utilisons beaucoup et parce que les possibilités de stockage sont assez limitées. L’offre et la demande doivent s’équilibrer presque exactement, ou bien les prix font des dents de scie. Nous nous retrouvons maintenant dans une situation de déséquilibre, analogue à celle de la fin de l’année 2008. Les remèdes qui s’offrent à nous sont plus limités cette fois-ci. Les taux d’intérêt sont déjà très bas, et les gouvernements ont dans l’ensemble l’impression d’être aussi endettés qu’il leur est raisonnablement possible de l’être.

 

6. La diminution des efforts de relance enclenchés en 2008 a contribué à faire baisser les prix du pétrole à leurs niveaux actuels.

Comme expliqué en Section 4, des prix du pétrole élevés ont tendance à avoir des effets récessionistes. Comme nous l’avons vu en Section 5, l’impact récessioniste peut, dans une certaine mesure, être compensé par un accroissement de la dette et un abaissement des taux d’intérêt. Cependant, ces efforts de relance peuvent entrainer des conséquences indésirables. En Chine, ils ont conduit à la construction en masse de logements et d’usines et ils ont provoqué une hausse spéculative des prix des actifs ainsi que l’investissement dans des entreprises à la rentabilité douteuse, notamment de nombreux investissements dans la production de pétrole provenant de gisements de gaz de schiste américain.

Les efforts de relance sont actuellement réduits en réponse à ces problèmes. Le gouvernement américain a cessé son programme d’assouplissement quantitatif et réduit son déficit budgétaire. Il a même commencé à relever les taux d’intérêt en décembre 2015. La Chine cherche également à réduire le montant des nouvelles dettes qu’elle contracte.

Malheureusement, sans le même niveau d’effort que par le passé, l’économie mondiale aura des difficultés à croître assez rapidement pour maintenir des prix de matières premières élevés, dont ceux du pétrole. C’est un facteur majeur de la baisse actuelle des prix.

 

Le danger si les prix du pétrole sont bas, c’est que nous allons perdre les produits énergétiques dont dépend notre économie.

Différentes causes peuvent ralentir la production pétrolière lorsque les prix du pétrole restent bas sur une longue période.

Les pays exportateurs de pétrole peuvent subir des révolutions et un mécontentement politique qui entraînent des pertes de production pétrolière.

Dans quasiment tous les pays, les entreprises pétrolières peuvent se voir refuser les demandes d’emprunt qui financeraient plus de services, ce qui entraîne une réduction drastique de la production. Dans certains cas, les entreprises peuvent faire faillite et leurs repreneurs peuvent choisir de ne pas extraire du pétrole à de si bas prix.

Par ailleurs, l’existence de problèmes financiers dans l’ensemble du système peut indirectement causer une réduction de la production de pétrole. Lorsque par exemple les banques ne soutiennent plus les exploitations pétrolières pour le versement des salaires ou encore le paiement des transports internationaux, ce ne sont pas seulement celles qui sont en difficultés financières qui se trouvent affectées.

Le problème ne se pose pas seulement pour le pétrole. Le charbon et le gaz naturel affichent aussi des prix modiques. De façon indirecte, ces secteurs pourraient également être déstabilisés par la persistance de ces prix.

 

8. L’économie ne peut pas se maintenir sans un approvisionnement adéquat en pétrole et autres carburants fossiles.

 On lit régulièrement des articles de presse qui suggèrent que l’économie peut survivre sans carburants fossiles ; ils donnent l’impression que les énergies renouvelables seront « bientôt répandues » et qu’elles remplaceront les énergies fossiles. Or à l’heure actuelle, nous sommes malheureusement loin de pouvoir nous passer des carburants fossiles.

La nourriture est produite et transportée au moyen de produits pétroliers. Les routes sont construites et entretenues avec du pétrole et d’autres produits énergétiques. Le pétrole est le produit énergétique le plus couramment utilisé.

Les observations sur de très longues périodes montrent une corrélation importante entre l’utilisation énergétique et la croissance du PIB (Figure 3). Quasiment tous les produits technologiques sont fabriqués à partir de composants issus de carburants pétroliers, si bien que, d’une certaine façon, la croissance énergétique attribuée au développement technologique peut elle aussi être considérée comme une résultante des énergies fossiles.

 

 Figure 3. Comparaison entre la croissance du PIB mondial et la croissance de la consommation énergétique dans le monde sur des périodes données depuis 1820. Les tendances en termes réels du PIB mondial depuis 1975 sont extraites du rapport USDA real GDP data qui utilise comme référence la valeur du dollar américain en 2010. (Estimations 2015 faites par l’auteur). Les estimations du PIB des années précédant 1975 ont été réalisées à partir de la base de données Maddison project updates de 2013. La croissance de l’utilisation des produits énergétiques a été analysée en recoupant les données de l’appendice A du rapport Energy Transitions: History, Requirements and Prospects de Vaclav Smil ainsi que celles de la revue statistique sur l’énergie mondiale de 2015 de BP à partir de l’année 1965.


Figure 3. Comparaison entre la croissance du PIB mondial et la croissance de la consommation énergétique dans le monde sur des périodes données depuis 1820. Les tendances en termes réels du PIB mondial depuis 1975 sont extraites du rapport USDA real GDP data qui utilise comme référence la valeur du dollar américain en 2010. (Estimations 2015 faites par l’auteur). Les estimations du PIB des années précédant 1975 ont été réalisées à partir de la base de données Maddison project updates de 2013. La croissance de l’utilisation des produits énergétiques a été analysée en recoupant les données de l’appendice A du rapport Energy Transitions: History, Requirements and Prospects de Vaclav Smil ainsi que celles de la revue statistique sur l’énergie mondiale de 2015 de BP à partir de l’année 1965.

 

Les énergies renouvelables ont effectivement fait leur apparition dans l’approvisionnement énergétique. Néanmoins, elles ne représentent qu’une infime proportion de la consommation mondiale.

 

Figure 4. Consommation énergétique mondiale par zone géographique. Analyse établie à partir de la revue statistique sur l’énergie mondiale de 2015 de BP.

Figure 4. Consommation énergétique mondiale par zone géographique. Analyse établie à partir de la revue statistique sur l’énergie mondiale de 2015 de BP.

 

Il nous reste donc encore beaucoup de chemin à faire avant que l’économie mondiale puisse subsister sans un apport adéquat de pétrole, de charbon et de gaz naturel.

 

9. Beaucoup de gens croient que le prix du pétrole va remonter et que tout ira bien. Cela semble peu probable.

Le coût croissant de l’extraction de pétrole au cours de ces 15 dernières années aboutit à une forme de rendement décroissant. Lorsque le coût de production d’énergie devient élevé, une économie en est affectée de façon permanente. Afin de garantir une extraction durable et croissante, il serait nécessaire de faire remonter les prix au-dessus de ceux maintenus durant la période 2011-2014. Malheureusement, un tel niveau de prix tend à avoir des effets récessionistes. Ainsi des prix élevés font baisser la demande et quand la demande tombe trop bas, les prix ont tendance à tomber très bas.

La demande en matières premières peut être relancée de plusieurs manières afin d’entraîner un relèvement des prix. Cela pourrait se faire (a) en augmentant les salaires des travailleurs non qualifiés (b) en réduisant le chômage ou (c) en accroissant l’endettement. Aucune de ces solutions ne va dans la « bonne » direction.

Dans L’effondrement des sociétés complexes, Joseph Tainter explique qu’une fois atteint le point des rendements décroissants, on cherche à résoudre ces problèmes par toujours plus de « complexité ». Les programmes gouvernementaux deviennent plus importants et les impôts sont souvent augmentés, la formation des travailleurs qualifiés prend plus d’importance et les entreprises grossissent. Du fait de cette complexité accrue, une plus grande proportion de la production de l’économie est investie dans des secteurs économiques au détriment de la hausse de la rémunération des travailleurs non qualifiés. La perte de pouvoir d’achat de ces très nombreux travailleurs non qualifiés affecte la demande des produits tels que logements, voitures ou motos.1

Une autre raison qui freine la demande est la réduction de la population active. De nombreux facteurs entrent en jeu : les jeunes étudient plus longtemps, les travailleurs nés durant le baby-boom atteignent l’âge de la retraite, les salaires sont à la traîne, les jeunes parents sont alors incapables d’assumer le coût de la garde d’enfant qui permettrait aux deux adultes de travailler.

Comme mentionné dans la Section 5, la dette n’augmente plus aussi rapidement que dans le passé. En fait, on commence à voir augmenter les taux d’intérêt.

Lorsqu’on ajoute à ces problèmes le ralentissement de la croissance de l’économie chinoise et le pétrole que l’Iran va proposer sur le marché mondial, on voit difficilement comment l’équilibre pétrolier peut être rétabli dans un délai raisonnable. Il semblerait plutôt qu’il ne persiste ou même ne s’aggrave. Les solutions d’entreposage sont limitées et les prix vont donc continuer à chuter.

 

10. La production pétrolière américaine a rapidement augmenté après 2008, ce qui a fortement contribué au décalage entre l’offre et la demande de pétrole qu’on observe depuis l’été 2014.

Si l’on exclut la production américaine, la production pétrolière mondiale (dans sa définition générale qui comprend les biocarburants et le gaz naturel liquide) est quasi stationnaire.

 

Figure 5. Production totale de pétrole liquide dans le monde et production de pétrole liquide excluant les États-Unis. Graphique obtenu à partir des données pétrolières mensuelles de l’EIA.

Figure 5. Production totale de pétrole liquide dans le monde et production de pétrole liquide excluant les États-Unis. Graphique obtenu à partir des données pétrolières mensuelles de l’EIA

 

Observée séparément, la production américaine de pétrole s’est accrue très rapidement. La production totale a augmenté d’environ 6 millions de barils par jour entre 2008 et 2015.
 

Figure 6. La production américaine de pétrole liquide, établie à partir des données de l’EIA (International Petroleum Monthly de juin 2015 ; complétée par la revue énergétique mensuelle de décembre pour les données les plus récentes).

Figure 6. La production américaine de pétrole liquide, établie à partir des données de l’EIA (International Petroleum Monthly de juin 2015 ; complétée par la revue énergétique mensuelle de décembre pour les données les plus récentes).

 

La production américaine de pétrole a pu augmenter rapidement grâce notamment à l’assouplissement quantitatif qui a permis d’accroître les disponibilités de financement par emprunt à des taux d’intérêt très bas. De plus, le rendement de la dette était perçu comme tellement bas par les investisseurs qu’ils ont acquis presque toutes les participations en capital qui pouvaient potentiellement générer une plus-value à long terme. Ensemble, ces facteurs, auxquels s’ajoute l’idée que les prix du pétrole tendent à augmenter par suite de l’augmentation des coûts d’extraction au fil du temps, ont attiré d’importants financements dans le secteur des carburants liquides.

En conséquence, la production américaine de pétrole (au sens large) a connu une croissance rapide, augmentant de près d’un million de barils par jour en 2012, 1,2 million de barils par jour en 2013 et 1,7 million de barils par jour en 2014. Les chiffres finaux ne sont pas encore connus, mais il semble que la production américaine de pétrole ait encore augmenté de 700 000 barils supplémentaires par jour en 2015. Ces 700 000 barils de pétrole supplémentaires produits par les États-Unis en 2015 sont sans doute supérieurs à la quantité produite par l’Arabie saoudite ou l’Irak.

La consommation mondiale de pétrole croît lentement lorsque que les prix sont élevés. Selon BP, elle a augmenté de 871.000 barils par jour en 2012, 1.397 000 barils par jour en 2013 et 843.000 barils par jour en 2014. Ainsi, en 2014, les États-Unis ont ajouté environ deux fois plus de pétrole à la production que l’augmentation de la demande mondiale. Le décalage a vraisemblablement contribué à la chute des prix du pétrole en 2014.

Vue la responsabilité apparente des États-Unis dans le déséquilibre entre l’offre et la demande pétrolière, il n’est guère surprenant que l’Arabie saoudite ne cherche pas à résoudre le problème.

 

Conclusion

Les choses n’évoluent pas comme nous l’avions espéré. Nous semblons incapables d’équilibrer l’offre et la demande de pétrole. Si les prix sont élevés, les exploitations pétrolières peuvent produire beaucoup de pétrole, mais les consommateurs ne peuvent acquérir les produits qui en consomment, comme les logements ou les voitures ; si les prix du pétrole sont bas, les exploitations pétrolières tentent d’en poursuivre la production mais rencontrent rapidement des problèmes financiers.

L’économie a besoin de stimulus continuel pour maintenir des prix du pétrole et d’autres matières premières suffisamment élevés pour encourager la production, or ce besoin vient compliquer le problème. Le stimulus se matérialise sous forme de dettes toujours plus importantes à des taux d’intérêt toujours plus bas. Un tel mode n’est pas durable, d’une part parce qu’il entraîne de mauvais investissements et d’autre part parce qu’il crée une bulle d’endettement qui peut éclater à tout moment.

Aujourd’hui, le coût d’extraction du pétrole élevé semble rendre le stimulus indispensable. Si les coûts d’extraction étaient encore très bas, ce stimulus serait inutile puisque la production de produits nécessitant du pétrole serait plus abordable.

Les décideurs pensaient que le pic pétrolier pourrait être résorbé simplement par la production de plus de pétrole et de substituts pétroliers. Il devient toujours plus évident que le problème est plus compliqué. Nous devons trouver une façon de faire fonctionner l’intégralité du système correctement. Nous devons produire la quantité exacte de pétrole que les consommateurs peuvent se permettre. Les prix doivent être suffisamment élevés pour satisfaire les producteurs pétroliers sans l’être trop pour les consommateurs de marchandises utilisant du pétrole. Le montant des dettes ne devrait pas devenir ingérable. Mais avec les coûts d’extraction pétrolière maintenant si élevés, il semble difficile d’obtenir la solution désirée.

Les rigidités du système d’approvisionnement et de fixation des prix du pétrole (décrit en Sections 3 et 4) ont tendance à cacher des problèmes qui deviennent de ce fait de plus en plus importants. C’est ainsi que nous pourrions soudainement nous trouver dans une crise financière majeure que peu d’entre nous auront anticipée.

Hélas, nous sommes maintenant face à une impasse, plutôt qu’un problème, et le plus inquiétant, c’est qu’il ne s’offre à nous aucune solution viable.

 
 
Note :

[1] C’est le cas si, par exemple, plus de dividendes et d’intérêts sont payés, ce qui profite au secteur financier et aux élites. Ce sont les travailleurs plus qualifiés et mieux éduqués qui bénéficient des bons résultats économiques. Les salaires des autres travailleurs, aux responsabilités plus « courantes », ne suivent pas l’augmentation générale du coût de la vie. En conséquence, il leur est de plus en plus difficile d’acquérir des voitures, des logements, des motos et tout autre produit nécessitant des matières premières.

 

Traduction : Morgane Le Cleuyou

 

 

 

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