Séminaire « Quelles transitions écologiques ? », 30 juin – 10 juillet 2015

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CENTRE CULTUREL INTERNATIONAL DE CERISY

Par Laurent, correspondant Adrastia

C’est en Normandie, au château de Cerisy-la-Salle réputé pour sa très longue tradition d’entretiens entre intellectuels de haut niveau, que s’est tenu le séminaire organisé par Dominique Bourg « Quelles transitions écologiques ? », auquel j’ai eu à la fois la chance et l’honneur de participer en tant qu’auditeur.

Dans ce titre, le point d’interrogation a son importance, car l’ombre d’une question m’a semblé planer sur ces 10 jours de séminaire : la transition écologique vers une activité humaine compatible avec les capacités terrestres peut-elle encore être négociée volontairement ?

Les intervenants étaient tous des spécialistes des sciences humaines (philosophes, économistes hétérodoxes, sociologues, politologues…) acquis à l’idée que le développement actuel n’était plus durable à moyen ou court terme. L’objectif était de partager et d’étudier les outils et méthodes qui pourraient permettre d’anticiper le changement avant que celui-ci ne s’impose à tous d’une façon non négociable et donc beaucoup plus dramatique.

Les premiers jours, les débats sont partis de la page blanche et ont traité de solutions plus ou moins conceptuelles sans rapport évident avec l’état réel de notre civilisation ; mais un programme bien construit a fait évoluer graduellement les thèmes, les échanges et les consciences du champ des idées pures vers la réalité et les conditions de faisabilité d’une transition délibérée.

Si au début des débats, seul un petit quart des présents s’affichaient comme convaincus de l’inéluctabilité d’un effondrement, aux septième et huitième jours, consacrés à la collapsologie, cette position extrême et marginale ne semblait plus aussi ridicule tant les propos sur les inégalités grandissantes, le verrouillage des pouvoirs par les dogmes économiques néoclassiques et notre soif collective de croissance infinie semblaient barrer la route à toute possibilité de changement social plus ou moins volontaire.

Je ne rentrerai pas dans le détail des débats mais j’aimerais partager deux questions paradoxales qui me sont venues au fil de ces heures intellectuellement stimulantes :

  1. Personne ne souhaitant vraiment l’effondrement, avons-nous vraiment intérêt à convaincre les optimistes qui pensent qu’un changement est encore possible et qui travaillent à le concrétiser en œuvrant au plus haut niveau des structures de notre société ?

En effet si un changement d’envergure est encore possible, alors seuls ces optimistes pourront porter cette idée. Pourtant, les exposés consacrés à la conviction de l’effondrement ont clairement montré que ceux qui étaient convaincus du pire étaient sans commune mesure ceux qui passaient le plus vite et le plus fort à un mode d’action concret, c’est-à-dire le seul à même de changer véritablement quelque chose, malheureusement uniquement à leur modeste niveau, c’est-à-dire sans réel impact global pour le moment… Le doute m’assaillait quand l’image m’est venue en tête d’un pilote tentant désespérément de redresser un avion tandis que certains passagers sautaient en parachute pour alléger l’avion et alerter leurs voisins. Peut-être alors n’avons-nous tout simplement pas à répondre à cette question, chacun fera ce qu’il peut avec ses propres convictions et advienne que pourra. Il est possible que les deux convictions puissent se renforcer mutuellement si leurs tenants ne gaspillent pas de temps et d’énergie à se combattre, alors même que l’écrasant consensus consiste en un déni morbide et la poursuite d’activités suicidaires.

  1. Allons-nous évoluer vers une lente déliquescence de notre société, permettant l’apparition d’alternatives sociales horizontales de plus en plus nombreuses, variées et adaptées au futur à venir, ainsi que le plaide généreusement Dominique Bourg ? Ou bien allons-nous au contraire vers un renforcement de la verticalité intolérante de notre société, de façon à préserver les intérêts des privilégiés d’en haut aux dépens de ceux d’en bas ?

L’actualité, qu’il s’agisse des occupations menées par des ZADistes en rupture avec les injonctions de la société ou bien, à l’inverse, du vote de la loi sur la surveillance informatique généralisée de la population par une majorité s’annonçant pourtant comme progressiste, semble montrer que, pour le moment, ces deux tendances antagonistes sont en train de se développer conjointement, chacune se nourrissant de l’autre. Il est à craindre que l’opposition ne restera pas toujours conceptuelle. Tous ceux qui, comme nous, scrutent l’abime se doivent donc d’y décerner les dangers qui en jailliront. Personnellement, pour le bien des populations, je ne sais dire si l’ordre est supérieur à la diversité ou bien l’inverse mais il me semble que c’est la nature bienveillante de ces différentes organisations qui est à questionner et, mieux encore, à travailler.

Le séminaire s’est conclu par deux ateliers qui ont parfaitement illustré les débats précédents :

  • Celui sur la biodiversité a montré à quel point la situation était grave. Je savais déjà que 40% des populations d’espèces communes d’oiseaux en France avaient disparu depuis mon enfance, mais j’ai appris avec consternation que même la flore microbienne était en danger… Aujourd’hui, en Normandie, pour faire du fromage au lait cru, on ne peut plus vraiment compter sur la flore microbienne traditionnelle qui tend à disparaitre du pis des vaches car nous avons largement stérilisé la campagne à coup de pesticides. Si cela fait le bonheur de l’actuelle industrie agroalimentaire qui préfère consommer des pesticides et réensemencer le lait avec une flore artificielle sous contrôle total, cela laisse mal présager d’un futur où ces paradigmes standardisés ne seront plus valides et où chacun dépendra à nouveau d’écosystèmes locaux. Pire, on peut vraiment se demander par quoi seront remplacées ces flores bénéfiques sélectionnées au cours de millénaires d’usages agricoles artisanaux, quand ces pesticides cesseront d’être produits et laisseront un grand vide derrière eux…
  • Enfin celui sur la transition énergétique en Normandie a clairement illustré la morgue du dominant politique ainsi que l’espoir éternellement renouvelé de la croissance (et donc de l’enrichissement personnel) par l’innovation technique : situation presque cocasse alors qu’une intervention précédente avait clairement mis en lumière le grand écart intenable entre les exigences d’une croissance économique exponentielle infinie et ses impacts négatifs sur la planète, tout aussi exponentiels. Un écart doublement exponentiel donc, qu’il devient manifestement déjà difficile de combler par une innovation technologique dont on entend toujours louer le potentiel magique mais qui n’est jamais totalement à la hauteur d’enjeux vitaux et désormais planétaires.

Pour conclure, très concrètement ce séminaire a été une excellente occasion pour notre association car des contacts ont été pris ou confirmés avec des personnalités importantes de la « pensée de la transition » en France et en Suisse (formulons-le ainsi puisque tous ne se reconnaîtront pas nécessairement sous l’acception de « collapsologie »). Je pense notamment à Dominique Bourg bien entendu, mais aussi Philippe Bihouix ou des organisations comme l’Institut Momentum.

Juste un début donc, mais un bon début.

 

One comment on “Séminaire « Quelles transitions écologiques ? », 30 juin – 10 juillet 2015”

  1. Samuel Chenal dit :

    J’ai lu avec intérêt ce commentaire du séminaire. Dans le cadre de mon blog, je récolte différentes expériences sur le thème de l’informatique durable ou des alternatives numériques. La pensée “libriste” (qui vient des logiciels libres ou FOSS en anglais, pour Free and Open Source Software) contient selon moi de très nombreuses similitudes avec des pensées progressistes et orientées vers un développement durable, et pas forcément que dans l’informatique. Je note par exemple la relocalisation de la production, la constitution de communautés locales engagées, l’action citoyenne, l’accès à l’information à tous, la lutte contre les brevets, l’économie de fonctionnalité, la durabilité programmée, l’efficacité et la sobriété, etc…

    Nous serons présents à Alternatiba Léman dans le cadre des Alternatives numériques.

    https://alternatiba.eu/leman/simpliquer/liste-des-organisations-participantes/

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