Récit d’une prise de conscience

 

3 octobre 2018
Coming out écologique

Voici l’histoire vécue d’une prise de conscience. Une prise de conscience brutale et intense, qui bouleverse ma vie.

Début juin 2018.

« Merde! On va tous mourir. Comment je vais lui dire ça ? ».

Nous préparons le baptême de la petite et, objectivement, nous avons plutôt des motifs de nous réjouir. Notre petite famille est remplie d’amour et nos enfants vont plutôt bien.

« Ok, je lui dirai après le baptême. Et d’une autre façon, parce que dit comme ça, c’est un peu trash. »

Quelques mois plus tôt, 16 000 scientifiques à travers le monde (dont la majorité des prix Nobel de sciences) ont signé un texte « World scientists’ warning to humanity » (avertissement des scientifiques du monde entier à l’humanité) : « Les êtres humains et le monde naturel sont sur une trajectoire de collision. »

Ça fait trente ou quarante ans qu’on le sait. Toujours plus de CO2 dans l’atmosphère, toujours plus de plastique dans les océans, toujours moins de forêts primaires, toujours plus de pesticides dans les champs, les températures qui grimpent, les océans qui s’acidifient. Mais bon, y’a des choses qui se bougent, de nouvelles technologies propres, du recyclage, de plus en plus de gens qui agissent au quotidien. Et puis, les dirigeants du monde, les grands de ce monde, ils ont des enfants eux aussi. Ils ne vont pas les mener à mort. Les infos, ils les ont. Ils vont réagir avant qu’il ne soit trop tard. Bon, c’est vrai que les pays pauvres vont sûrement trinquer parce qu’honnêtement, ça fait des décennies qu’on leur pique leurs ressources naturelles en graissant la patte de quelques dirigeants véreux, et qu’on se moque d’eux. Mais les enfants des pays riches ? On ne va tout de même pas les faire crever !

« 16 000 scientifiques, ça fait beaucoup ! Et puis cette fois, ils ont l’air vraiment inquiets. Je vais quand même aller voir ça de plus près… Tiens ! Et si je visionnais une conférence de Jean-Marc Jancovici pour me remettre un peu à niveau ! La dernière fois que je l’ai écouté, c’était en 2006. »

Jean-Marc Jancovici, né en 1962, est un ingénieur français diplômé de l’École polytechnique et de l’École nationale supérieure des télécommunications de Paris. Il est chef d’entreprise, consultant, enseignant, conférencier, auteur de livres et chroniqueur indépendant. Il est connu pour son travail de sensibilisation et de vulgarisation sur les thèmes de l’énergie et du climat.

Ça, c’est sa fiche Wikipédia. Je ne suis pas là pour faire sa pub, mais il se trouve que c’est lui qui, le premier, m’a ouvert les yeux et m’a aidé à comprendre.

Pic pétrolier, transition énergétique, réchauffement climatique, voilà les sujets abordés. Ça ne va pas passionner les foules, c’est sûr.

Moi, ça m’intéresse quand même, parce que les trois quarts de ce que je possède, c’est fait avec du pétrole, du gaz ou du charbon. Alors puisque les réserves d’énergies fossiles s’épuisent et que certains gisements sont déjà à sec, ça me concerne un peu tout de même. Et puis le CO2 s’accumule dans l’atmosphère, les températures montent. Faudrait pas exagérer si on ne veut pas griller sur un barbecue géant !

Jean-Marc Jancovici, c’est un scientifique. Quand il parle c’est sérieux, pragmatique, un peu condescendant parfois. Ce n’est pas Mme Soleil! Quand il parle de l’avenir, c’est avec prudence en évoquant divers scénarios, en distinguant ce qui est certain, de ce qui est probable ou possible. Blablabla…

Ce qui m’inquiète en l’écoutant, c’est que comparé à la conférence que j’avais visionné en 2006, le ton a bien changé aujourd’hui. On sent une pointe de cynisme et de l’inquiétude. Je résume le discours actuel du monsieur : « l’humanité a trop attendu. Il est trop tard pour éviter de se prendre des grosses baffes et je n’écarte plus la possibilité que les catastrophes se produisent de mon vivant ». Il a 56 ans, précision importante.

Février-mars 2018, je diversifie mes sources d’information. Toutes les observations, toutes les études, sur l’état de la nature, sont alarmantes. Je ne trouve aucune bonne nouvelle, strictement aucune! L’urgence est là. Ok, je ne détourne pas le regard. Je continue de m’informer.

21 mars 2018, discours de N. Hulot devant l’assemblée nationale : « 30 % d’oiseaux en moins en quelques années, 80 % d’insectes en moins à l’échelle européenne, le dernier grand mâle rhinocéros blanc du nord de l’Afrique a disparu. Moi ça ne me provoque pas de la peine, pas de la colère, [mais] de la honte, de la honte de savoir que, derrière la sixième extinction, la biodiversité, la responsabilité, c’est nous ».

Le dernier rhinocéros blanc a disparu ? D’autres grands animaux ont déjà disparu et de nombreuses espèces emblématiques sont menacées, me dis-je. On aura l’air con quand on va apprendre le nom des animaux à nos enfants si ça continue comme ça. « Regarde ma chérie, ça c’est un ours blanc (Rhouaaa !). Ah non, y’en a plus dans la nature ! Mais t’inquiète pas, on les protège dans des zoos ! ». Ce n’est pas trop grave, me dis-je. On doit pouvoir vivre sans rhinocéros.

Mais 80% d’insectes en moins ? « Ce n’est pas un peu la base de la chaîne alimentaire, ça ? » On fait comment pour vivre sans insectes ? Je n’ai pas fait Polytechnique, mais j’ai tout de même appris deux ou trois trucs à l’école. Vivre sans insectes, ça, je sais, ce n’est pas possible. Ça craint. Ça craint vraiment là.

La source est vérifiée. Ce n’est pas du flan ! Les populations d’insectes et d’oiseaux s’effondrent, et c’est principalement dû à l’usage intensif des pesticides. Vous savez, les trucs inoffensifs qu’on bouffe tous les jours ?

La nature s’adapte ? Oui, en effet. En réduisant ses effectifs…

Je sais une autre chose. C’est que même assis dans mon canapé, je fais partie de la nature.

Mon cerveau s’affole. Je savais qu’on devrait un jour changer nos modes de vie, mais je ne pensais pas que les dégâts étaient si importants. Pollutions, réchauffement climatique, etc. Tous les voyants sont au rouge, rouge vif. Il suffit de s’informer et de lire les informations fiables sur l’état de l’environnement pour le savoir. Y’a rien de caché.

« Calme-toi Marco. » Les scientifiques nous disent qu’il n’est pas trop tard si on agit tout de suite. Vite, transition énergétique. Vite, comment on fait pour remplacer les énergies fossiles qui dégagent les gaz à effet de serre et qui sont polluantes, par des énergies non polluantes et renouvelables.

Avril 2018, je m’intéresse « Transition énergétique ». Éolien, solaire, géothermie, biomasse, nucléaire, etc. Des solutions techniques, y’en a ! Alors, on attend quoi ?

Je vous passe les détails. Au bout d’un mois de lectures et de réflexions, la conclusion à laquelle j’aboutis me glace le sang. La transition énergétique est impossible ! Les énergies soi-disant « vertes » ne le sont pas vraiment. Et surtout, nous sommes incapables de remplacer, à quantité équivalente, toutes les énergies fossiles utilisées aujourd’hui, par d’autres sources d’énergie.

Voilà le dilemme: poursuivre avec les énergies fossiles traditionnelles et leurs petites sœurs encore plus polluantes (sables bitumineux et autres « saccageries »), pour tenter vainement de maintenir l’économie à flot dans un environnement de plus en plus dégradé et un climat de plus en plus inhospitalier OU se passer des énergies fossiles pour tenter de préserver l’environnement et se prendre une bonne vieille récession économique dans la tronche, avec toutes les conséquences possibles sur le plan sociétal et sécuritaire. Youpi, super programme !

Fin mai-début juin, je me retrouve seul avec cette intuition funeste dans mon petit cerveau. Nous sommes face à un problème sans solution. Quoi qu’il advienne, les plus pauvres vont trinquer. Les plus riches s’en sortiront peut-être au début. Mais si par bonheur, on arrive à préserver l’essentiel dans l’avenir, on va assister à un monde qui s’écroule et à des choses pas joli-joli. Ce n’est pas une perspective d’avenir réjouissante pour mes enfants. Pour être franc, je me sens effondré et paniqué. Pourtant, c’est mathématique, notre système est en déséquilibre. Ça va se casser la gueule.

Voilà, ça y est, je le sais. C’est bien fait pour moi, j’avais qu’à pas essayer de comprendre.

Je découvre très vite que, comme toujours, je ne suis pas le premier à avoir une intuition. D’autres avant moi, bien plus intelligents, bien plus instruits et documentés, l’ont compris, l’ont prouvé et théorisé.

En fait c’est bête comme chou. Faut juste prendre le temps d’y réfléchir, prendre du recul et ne pas se laisser obscurcir l’esprit par toutes les émotions négatives qui vous arrivent dans la tronche. Je vais essayer de résumer à ma façon.

L’énergie, c’est ce qui permet de faire passer les objets d’un état à un autre. Elle permet de déplacer des objets ou des êtres vivants, de changer la température des matériaux, de modifier leur composition chimique, etc. Toute activité humaine, sans exception, est directement liée et dépendante d’une énergie. Notre capacité à faire quelque chose dépend (pas uniquement mais étroitement) de la quantité d’énergie dont nous disposons.

Depuis la révolution industrielle, la quantité d’énergie utilisée dans le monde n’a cessé de croître et la richesse globale a fait de même pour le plus grand profit d’une grande partie de la population mondiale. L’alimentation s’est améliorée, l’hygiène et l’état de santé se sont améliorés, le confort de vie s’est amélioré. Difficile à première vue de remettre en cause un modèle de développement qui a permis tant de progrès.

Oui mais, nous dépendons également de l’existence d’un environnement naturel propice à la vie. Nous dépendons de conditions de température favorables, de la disponibilité d’eau potable, d’écosystèmes qui permettent d’avoir des sols fertiles et des mers remplies de poissons, etc.

Or, notre planète Terre n’est pas infinie. Depuis 1970, nous prélevons dans l’environnement plus de ressources que la nature ne peut nous fournir et nous déversons dans l’environnement toutes sortes de polluants néfastes pour la santé des hommes et des écosystèmes, dans des quantités qui dépassent l’entendement. Ces polluants s’accumulent. Par leur action conjuguée à la réduction des espaces naturels, ils déciment la flore et la faune, supports de notre propre existence.

Nous déversons dans l’atmosphère toujours davantage de gaz à effet de serre, en particulier du CO2.

Nous apprenons le cycle de l’eau à l’école, mais il faudrait vraiment enseigner le cycle du carbone pour avoir un socle minimal de compréhension des conséquences de ces rejets massifs. Je me permets de partager ce que j’ai compris du cycle du carbone et je m’excuse par avance pour les imprécisions et inexactitudes :

Le carbone sur terre se trouve sous plusieurs formes chimiques et se répartit dans 4 milieux : l’atmosphère sous forme de CO2 ou de méthane (CH4) par exemple, l’eau (océans, mers) sous forme dissoute et autres molécules, la couche superficielle du sol, et en grande majorité dans les couches profondes du sol. En puisant des énergies fossiles des couches profondes du sol, nous ramenons du carbone des profondeurs à la surface du globe. En brûlant les combustibles fossiles pour récupérer l’énergie qui se dégage de cette combustion, nous libérons du carbone sous forme de CO2 dans l’atmosphère. La hausse du CO2 dans l’atmosphère accroît l’effet de serre et retient la chaleur des rayonnements solaires. Une partie de ce CO2 est absorbé dans les mers et acidifie l’eau. L’acidification des mers menace l’existence de nombreuses espèces qui ne peuvent pas fabriquer leurs arêtes et leurs coquilles dans une eau trop acide. Le CO2 atmosphérique est capté par les végétaux lors de la photosynthèse pour être transformé en bois, feuilles, etc. C’est bien mais, quand la plante meurt, elle est dégradée par tout un tas de petites bestioles qui «mangent» la plante et relarguent le CO2 dans l’atmosphère. Sauf, dans certaines zones humides, où les plantes meurent dans l’eau et où le carbone de leur matière est séquestré dans la vase puis le sol.

On comprend alors que la diminution naturelle du CO2 atmosphérique est un processus très lent qui s’étale sur des millénaires. Donc le CO2 que nous rejetons s’accumule.

A-t-on la possibilité de réduire artificiellement la quantité de CO2 dans l’atmosphère ? Nous connaissons des techniques pour le faire. Mais nous n’avons pas les ressources pour les mettre en œuvre à l’échelle requise. Et surtout, nous ne savons pas stocker le carbone dans de telles proportions.

Autrement dit, en matière de réchauffement climatique, il n’y a pas de marche arrière possible. Une fois que le CO2 est dans l’atmosphère, une fois que le réchauffement est là, c’est trop tard.

L’humanité peut-elle continuer à prospérer sans se préoccuper de préserver un environnement naturel indispensable à sa propre survie ?

C’est la question incontournable. La véritable utopie serait de croire que l’humanité peut continuer à prospérer en sciant la branche sur laquelle elle est assise. Ça n’a aucun sens. C’est suicidaire. C’est pourtant ce que nous faisons, partout dans le monde, quel que soit le régime politique en place, quel que soit le modèle économique en place.

Mais nous les humains, nous ne sommes pas complètement idiots. Nous sentons bien que la question de la réduction des émissions de gaz à effet de serre menace immédiatement notre confort de vie. Alors on négocie avec les lois physiques : « Allez, encore un peu de CO2. Promis demain j’arrête… » Mais les lois physiques, elles n’en ont rien à foutre de nos états d’âme et de notre déni. Elles s’appliquent, un point c’est tout.

Alors, les gros problèmes, les pénuries, les famines, les épidémies, les conflits pour s’accaparer les ressources, les crises économiques et écologiques, c’est pour quand ?

Ceux qui travaillent sur la question (je parle de gens qui sont bardés de diplômes), disent que la survenue de gros désagréments est possible à partir de maintenant, et certaine avant la fin des trente prochaines années.

Lorsque de telles réalités vous frappent comme des évidences, elles s’ancrent dans vos tripes. Il ne se passe plus une journée sans que je me demande si les humains réaliseront à temps, dans quel processus dramatique ils se sont engagés.

Juillet-août 2018, l’été que nous venons de vivre n’a rien pour rassurer. La moyenne globale des températures de l’hémisphère nord a explosé tous les records. Les glaces fondent à vue d’œil. Des mécanismes d’emballement du réchauffement se mettent en place. D’ici 2060, on attend des températures estivales maximales de 50°C, en France. Certains spécialistes disent ouvertement ne plus arriver à trouver le sommeil parce qu’ils ont conscience des catastrophes qui s’annoncent.

Le 10 septembre dernier, le secrétaire général des Nations Unies, M. Antonio Guterres, a appelé à la mobilisation générale des citoyens et des dirigeants : « Si nous ne changeons pas d’orientation d’ici 2020, nous risquons (…) des conséquences désastreuses pour les humains et les systèmes naturels qui nous soutiennent. » Il se base évidemment sur les travaux des experts pour affirmer cela.

Pffff… Permettez-moi de souffler un peu.

Si vous avez lu jusque-là, j’ai l’espoir que vous lirez mon témoignage jusqu’au bout.

Certaines questions m’obsèdent. Pourquoi nos dirigeants ne réagissent-ils pas? Pourquoi, malgré les engagements des états, à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, celles-ci augmentent d’année en année ? Pourquoi n’écoute-t-on pas les scientifiques quand ils nous disent que la survie de l’espèce humaine est menacée ? Et moi? Pourquoi n’ai-je pas réagi plus tôt? La plupart des choses que j’ai lu ou écouté ces derniers mois, je les savais déjà.

Je crois que pour réagir à un évènement menaçant ou dangereux, il faut, soit le percevoir avec ses sens, soit ressentir une émotion intense en se créant une représentation mentale du danger.

Dans le cas du réchauffement climatique, nos cinq sens ne perçoivent rien d’effrayant. On voit des images de glaciers et de banquises qui fondent. On a subi quelques canicules désagréables. Rien de très menaçant pour nos cinq sens et notre cerveau primitif. Les mises en garde des climatologues restent le plus souvent des informations abstraites dont nous pouvons nous détourner facilement pour reprendre le cours de nos vies.

Je repense au drame de Phuket en Thaïlande, lors du tsunami de 2004. Phuket étant un lieu touristique, nous avons tous vu des images de ce ras de marée destructeur. Je pense surtout aux gens sur la plage. La mer s’est retirée devant leurs yeux, laissant le fond de la plage dénudé. Face à cet événement étrange, inconnu, déroutant, ils sont restés médusés, immobiles. Même lorsqu’à l’horizon est apparu un trait d’écume, ils n’ont pas bougé. Ils n’ont pas ressenti le danger. Lorsque la vague est apparue plus distinctement et qu’enfin, ils ont pu mesurer sa hauteur, il y a eu un mouvement de panique. Trop tard. Si les victimes de cette plage avaient ressenti de la peur face à ce phénomène déroutant, qu’était le retrait de la mer devant eux, elles auraient peut-être eu la vie sauve car elles auraient fui aussi vite que possible.

La peur est une émotion très désagréable. C’est une émotion dont on apprend à se détourner depuis le plus jeune âge : « N’aie pas peur » répète-t-on souvent aux enfants. C’est une émotion que nous apprenons à combattre en cultivant notre bien-être intérieur. C’est une émotion méprisée comme le sont les peureux, comparés aux courageux qui sont encensés.

Je vous parle de peur parce que, dans mon cas personnel, c’est l’émotion de peur qui m’a fait réagir. Mon expérience personnelle n’est pas nécessairement un exemple à reproduire. A chacun de ressentir les choses à sa façon. Mais je reste persuadé que, passer par une phase émotionnelle désagréable, est nécessaire pour ressentir viscéralement, ce que les scientifiques tentent de nous expliquer par la raison, à savoir, l’absolue nécessité d’agir maintenant.

Avez-vous vu le discours d’Harrison Ford au Climate Action Summit le 14 septembre dernier? S’il vous plaît, visionnez-le. Même si vous ne comprenez pas l’anglais, regardez jusqu’au bout. Voyez son regard, écoutez sa respiration, le ton de sa voix. Pourquoi prend-il la parole à ce sommet? Pas parce qu’il sait. Pas parce qu’il a compris. Pas parce qu’il est plus intelligent que les autres ou plus sage. Il le fait parce qu’il ressent des émotions intenses, parce qu’il a peur pour ses enfants sans doute, parce qu’il est en colère (c’est visible), parce qu’il est triste (c’est visible).

Face à un processus massif d’extinction du vivant qui s’accélère et dont l’aboutissement inévitable est l’extinction de l’espèce humaine, face à l’accumulation de quantités industrielles de polluants divers et variés dans la nature, face à un réchauffement climatique dont la cause est connue et qui s’accélère, face à des perspectives de pénuries en ressources essentielles telles que l’eau potable, je crois que, ressentir de la peur, pour soi et ses descendants, est une réaction appropriée.

Comme le dit très justement Aurélien Barrau, nous sommes en train de léguer à nos enfants un monde en guerre, non pas que les hommes deviennent plus belliqueux, mais simplement parce que nous sommes en train de créer des conditions environnementales propices aux pénuries, et donc à l’émergence de conflits pour s’accaparer les ressources restantes. C’est juste du bon sens.

Si on refuse de voir cela, alors on continue de vivre comme si de rien n’était. On se contente de mesures dérisoires. On se contente de ne pas jeter les plastiques au sol et de trier nos déchets, tout en continuant à monter dans nos avions et nos voitures, tout en continuant à manger des nourritures venant de l’autre bout du monde et emballées par des tonnes de plastiques. On continue de répandre des mégatonnes de pesticides dans nos champs et dans nos veines. On se contente de regarder passer les trains des catastrophes en attendant de monter dans celui qui nous mènera vers un nouvel Auschwitz.

Allons-nous, pour une fois, ne pas reproduire les erreurs du passé ? Ou bien allons-nous, comme face à la montée du nazisme, détourner le regard et nous préoccuper de nos congés payés ?

A moins de penser que les experts et les prix Nobel qui travaillent sur ces sujets, sont tous des idiots, nous ne pouvons pas ignorer le cri d’alarme de la communauté scientifique internationale. Nous ne pouvons pas guider nos enfants vers la souffrance et la mort sans réagir.

Pour faire quoi alors ?

Individuellement, dans nos foyers, nous pouvons tous modifier nos comportements. Pas besoin de s’étendre sur le sujet, Internet regorge d’informations et de conseils. Il ne s’agit pas de changer tout, du jour au lendemain. C’est impossible. Il s’agit de se fixer un nouvel objectif et de s’y tourner résolument.

Le monde du travail est concerné bien sûr. Je suis infirmier. La santé est, pour des motifs sanitaires louables, le paradis de l’usage unique, le paradis des déchets. Dans nos établissements de santé, nous servons à tous les repas de la viande (dont la production génère beaucoup de gaz à effet de serre) qui pour moitié, part à la poubelle. Nous éclairons des pièces vides, par sécurité ou par insouciance.

Dans la santé, comme partout ailleurs, on ne pourra pas tout changer, du jour au lendemain. Cela ne doit pas être un motif de renoncement et d’inaction. On ne peut pas indéfiniment soigner ceux qui en ont besoin, avec des moyens qui condamnent les générations futures.

Des actions sont possibles, en commençant par des petits pas, en s’informant, en demandant conseil à des experts, en se regroupant pour exiger des organismes de tutelle qu’ils aident à la transformation des pratiques.

Pour autant, adopter un mode de vie et de travail « éco-responsable », dans un environnement où les énergies fossiles sont partout, c’est impossible. Ceux qui s’y essaient sont exemplaires et courageux, mais ils passent le plus souvent pour des illuminés.

Les actions individuelles ou en entreprise, sont indispensables, mais les experts nous disent clairement qu’elles resteront insuffisantes sans des décisions politiques de grande ampleur. Pour les simples citoyens que nous sommes, être des acteurs du quotidien ne suffira pas. La somme de nos actions ne suffira pas. Le secrétaire général de l’ONU, qui n’est pas un anarchiste révolutionnaire, nous invite à la «mobilisation générale». C’est lourd de sens.

Je crois que, pour prendre la mesure de ce que nous dit la communauté scientifique internationale, il faut d’abord de l’humilité pour accepter d’écouter quelque chose qui nous dérange, du temps pour y réfléchir et enfin, du recul pour pouvoir remettre en question un modèle qui fonce dans le ravin.

Nos dirigeants, qu’ils soient politiques ou chefs d’entreprise, manquent singulièrement d’humilité, de temps et de recul. De plus, ce sont ceux qui ont le plus à perdre à remettre en question un système qui les avantagent. C’est le paramètre le plus inquiétant pour moi. Je constate que nos capitaines de navire nous mènent à la catastrophe.

Loin de moi, l’idée de renverser les élites, d’une révolution à la 1789. Non violent, je le suis et le resterai. La violence, c’est juste un peu plus de gaz à effet de serre et un peu plus de merde par-dessus la merde. La résistance en revanche, la désobéissance à la Gandhi, ça commence à prendre du sens pour moi. Si révolution il doit y avoir, c’est avant tout une révolution culturelle et une révolution des normes. Nos valeurs doivent évoluer, faute de quoi la maltraitance que nous infligeons au vivant se retournera contre nous, car tout est lié dans ce monde.

Les combustibles fossiles, les polluants, le carbone que nous rejetons dans l’atmosphère doivent être considérés pour ce qu’ils sont : des poisons. Des poisons dont les concentrations s’approchent dangereusement de la dose mortelle.

L’utilisation massive des énergies fossiles est la cause principale de nos problèmes et nous conduit vers la mort ? Qu’à cela ne tienne, on va apprendre à s’en passer.

Il suffit de le décider. Il suffit de demander aux scientifiques de fixer une date limite raisonnable à l’utilisation des énergies fossiles (2050 par exemple) et, année après année, on tourne le robinet jusqu’à fermeture complète.

Le pétrole, c’est une énergie miraculeuse, qui ne coûte presque rien et qui permet presque tout. Nous n’avons pas su l’utiliser avec parcimonie. Le pétrole, c’est notre drogue, une drogue qui s’apprête à nous tuer.

Si nous décidons de nous passer des énergies fossiles, je suis convaincu que le génie humain va se mettre au travail et que des inventions vont surgir de tous les côtés. Toutes les idées géniales qui, aujourd’hui, ne sont pas soutenues car moins rentables que le pétrole, seront alors financées, développées. On trouvera des solutions et ce sera exaltant.

Nous avons tout à gagner à nous mettre un coup de pied au cul. Un avenir, un air sain, de la nourriture saine, un climat agréable, la paix, de la fierté et probablement une baisse du chômage. Et je suis intimement persuadé que notre niveau de bonheur va s’élever.

Je me permets de rajouter une petite note patriotique.

Nous, français, avons une responsabilité particulière à l’égard du monde. Nous sommes les héritiers d’une histoire particulière et de symboles universels. Que nous le méritions ou pas, le monde a toujours un coin du regard qui se tourne vers la France. Des choses exemplaires se passent dans d’autres pays, mais souvent elles ne dépassent pas leurs frontières. Elles n’inspirent pas suffisamment les autres pays du monde. Regardez notre président. Une simple phrase : « Make our planet great again », et le voilà décorer du titre de « champion de la planète ». Ça fait sourire, certes. Mais ça signifie surtout que le monde regarde la France.

Alors usons du crédit que le monde nous accorde. Ne pensons pas que nous ne pouvons rien faire pour changer le monde. Ne pensons pas que nous sommes incapables d’inverser le cours de l’histoire.

Artistes, créateurs, penseurs, vous qui véhiculez des émotions et inspirez les foules. Vous avez ce pouvoir précieux de changer nos mentalités et de ringardiser nos crimes. Bougez-vous !

J’aimerais pour finir, recopier un extrait de la page Wikipédia (et oui encore !) de Stephen Hawking.

En juillet 2016, dans le journal The Guardian, Hawking explique que pour espérer survivre aux importants défis à venir — le réchauffement climatique, la production alimentaire, la surpopulation, etc. — il fallait résister à l’individualisme et l’isolationnisme qui nourrissent les mouvements politiques : « Nous allons devoir nous adapter, repenser, recentrer et modifier certaines de nos hypothèses fondamentales sur ce que nous entendons par la richesse, les biens, par les miens, par les vôtres. Comme les enfants, nous allons devoir apprendre à partager. Si nous échouons, alors les forces qui ont contribué au Brexit, la progression de l’isolationnisme, pas seulement au Royaume-Uni mais partout dans le monde, qui naît du manque de partage, d’une définition biaisée de la richesse et de l’incapacité de la partager plus équitablement, à la fois dans les États mais aussi entre eux, se renforceront. Si cela arrivait, je ne serais pas optimiste pour le futur de notre espèce ».

Par mon témoignage, j’espère modestement et respectueusement participer à l’émergence d’une conscience écologique. Ce témoignage est destiné à tous ceux qui me connaissent de près ou de loin, à tous ceux qui veulent le lire, le partager. J’aimerais tellement que cela permette à d’autres de cheminer, d’échanger, de s’informer, de s’interroger et surtout d’agir.

A mes enfants : « je vous aime ».

Faisons de la préservation de l’environnement et de l’humanité, notre priorité. Faisons-le. Car tout est lié dans ce monde. Absolument tout.

8 comments on “Récit d’une prise de conscience”

  1. Romain dit :

    “J’aimerais tellement que cela permette à d’autres de cheminer, d’échanger, de s’informer, de s’interroger et surtout d’agir.”
    Soyez en sûr.
    Je vois beaucoup, d’experts, de spécialistes, de gens comme tout le monde parler “cognitivement” de la question du changement environnemental. Ce texte est beau par sa simplicité et l’émotion qu’il transmet. Des propos durs et vrais.
    La connaissance, l’information, est souvent dissociée de l’émotion, et c’est dans une certaine mesure une bonne chose (ce qui d’ailleurs manque aux informations “sensationnaliste”), mais il est bon de remettre une émotion sur une information acquise.
    Merci.

  2. Alban LOPEZ dit :

    Superbe récit,
    j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour le lire, tellement l’émotion était forte !
    Tu es assez optimiste sur le redressement de la situation sur ce point-là je ne suis pas très d’accord, je pense que nous faisons pas partie de la nature et la nature s’adapte ! À mon sens les 100 prochaines années seront décisives probablement par une réduction importante de la population mondial -95%!
    Ensuite il y a un autre paramètre que personne ne site dans ce contexte: ce sont les intelligence artificielle. d’ici quelques décennies ce sont elles qui dirigeront le monde, reste à savoir si elles sauveront l’homme ou la nature. Je vous invite tous à vous renseigner sur les IA, qui sont certainement une part du problème ou de la solution…

  3. Thierry dit :

    Merci pour ce témoignage.
    J’ai ressenti en le lisant mon cheminement de pensée sur ces 18 derniers mois, depuis ma lecture du dernier livre de Jean-Marc Jancovici en 2016.
    Depuis je lis beaucoup d’articles et de livres sur le sujet, je regarde des vidéos, j’écoute des podcasts.
    Mais ce témoignage est l’un des textes qui m’a le plus bouleversé. Merci

  4. Matthieu dit :

    Je remercie également du fond du Coeur l’auteur de ce texte, j’ai l’impression de lire ma propre prise de conscience écologique (et de ma peut face à l’effondrement annoncé) de ces derniers mois.
    Partagé sur Facebook, j’espére qu’elle en touchera d’autres et les amènera á s’intéresser au contenu de ce site.

  5. FX dit :

    Bravo, merci … je partage !

  6. Patrick LORANT dit :

    Très beau témoignage vraiment…
    Je suis très touché et je vous remercie pour ce texte dont la teneur ne peut que faire vibrer les cordes sensibles de toutes celles et ceux qui, puisque visiteurs ou participants à ce site, ont forcément les cordes sensibles prêtes à vibrer avec vous…

    Je ne suis hélas pas tout à fait en phase avec le dernier quart de votre texte…
    Il ne suffit plus de le décider pour stopper la catastrophe. Elle a déjà commencé et les morts se comptent déjà par milliers sur cette planète dont, ne l’oublions tout de même pas trop vite, nous européens et plus largement occidentaux, constituons la part congrue de privilégiés qui vont devoir attendre encore un peu pour souffrir vraiment… dans leur chair.
    Mais, encore un peu de patience, tout va arriver et arrive déjà.
    J’attendais en vous lisant une conclusion plus proche de votre vision du “comment se préparer psychologiquement à notre fin ?” que du “armons nous de bonnes intentions pour un combat” perdu d’avance et dont les chances d’aboutir sont anéanties par l’inertie des phénomènes que nous avons déjà déclenchés, celle des consciences “inconscientes”, et celle des profiteurs suicidaires qui n’ont pour seule philosophie que de se gaver jusqu’au bout…
    La fête est finie.
    Nous nous sommes mis à table il y a deux siècles pour un repas final censé fêter le passage de notre espèce sur cette terre et dont on nous présente aujourd’hui l’addition. Le problème est qu’on ne nous demande pas de régler seulement le repas mais de payer le restaurant…et que si nous refusons, mais nous refuserons puisque nous n’en n’avons jamais eu les moyens, on nous fera tomber le restaurant sur la tête…
    J’ai un peu envie de vomir quand j’y pense…mais d’autres recommandent déjà un autre dessert.
    Il va donc falloir s’accrocher… ça va secouer.

    J’ai aussi des enfants.
    Je leur demandé il n’y a pas très longtemps s’ils ressentaient de la colère envers notre génération pour le bordel qu’on leur laisse…
    Ils m’ont dit non.
    Je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi.

  7. FOULONNEAU Matthieu dit :

    Bravo pour ce témoignage à travers lequel beaucoup d’entre nous se retrouvent sans doute.
    Personnellement, je n’ai pas encore osé exposer ces faits à mes enfants (10, 15 et 17 ans) pour les laisser dans l’insouciance et ne pas créer d’angoisse. Ai-je tord ou raison ? …
    Ils profitent (encore plus que nous) de cette société et auront (encore plus que nous) du mal à s’adapter à un quelconque effondrement. Je me dis parfois que l’essentiel est d’être heureux aujourd’hui plutôt que malheureux pour demain.
    A vous lire.
    Merci encore.

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