Il fait chaud – Pascal Tabary

Février 2014, Il fait chaud, il pleut, 37° et 99% d’humidité ce matin à Kourou, Guyane française. Le socle continental sur lequel je me tiens debout s’étend à 6m de moyenne au-dessus du niveau de l’océan atlantique sur plus de 60km vers les confins de l’Amazonie. La digue en sable construite par les agents de la mairie est partie avec la marée, la plage aussi.

Décembre 1996, Il fait chaud, pas de clim, la bagnole coincé dans cet embouteillage monstre et quotidien. Cette route au-dessus de l’océan indien est bouchée, normal, chacun veut sa voiture à la Réunion, on est un département comme les autres, on veut du service publique alors on klaxonne, ça occupe. On ira boire un rhum en arrivant.

Juin 2014, Il fait chaud, nous sommes trois cents, rassemblés devant l’usine d’hydrométallurgie qui vient de vidanger des milliers de litres d’acides et de métaux lourds dans le lagon au sud de la Nouvelle Calédonie. Là sur la cuirasse de fer et dans les poussières de latérites, nous assistons impuissants à l’éventrement de la terre des anciens, à l’empoisonnement du lagon.

Mars 2015 : Il fait chaud et ça pue, sur le dépotoir posé en hauteur du village d’Asipani à Futuna, royaume de Sigave, les rats jouent à éventrer les sacs DASRI (Déchets d’Activités de Soins à Risques Infectieux) de l’hôpital local. Les panneaux photovoltaïques grassement subventionnés ne fonctionnent pas, ils sont posés là et font de l’ombre. Juste à côté, des bidons de 200l d’huiles de moteurs se dilatent au soleil dans un bruit de gongs comiques.

Février 2016, Il fait chaud, pas un brin de vent, c’est l’œil du cyclone, le temps de reprendre pied et le peu de choses qui restent debout s’envoleront comme le toit en tôle de notre maison, les papayers du jardin et l’essaim d’abeilles sauvages que j’ai capturé à mains nues quelques mois avant. Je n’y suis plus, je suis rentré en France. Je suis spectateur, impuissant. Taveuni, archipel des fidji, quelque part au milieu du Pacifique.

Juin 2001, Il fait chaud, trop chaud, les habitants sont partis, plus moyen de vivre au bled. La retenue d’eau qui alimente le barrage hydroélectrique est à sec 6 mois par an tout comme le lac qui l’alimentait. Au bureau de poste juste à côté, deux mules chargées de batteries de voitures sont là pour remonter l’électricité à ceux qui’ n’ont pas voulu partir, on est dans le riff marocain.

Eté 1976, il fait chaud dans la plaine des Vosges, l’oncle vidange la fosse à lisier dans le ruisseau presque à sec, ça pue, ça le fait marrer, il est maire du village, il niera, il s’en sortira, tout le monde fait ça. Dimanche il ira chasser avec le préfet et le sénateur. Les renards, y’en a trop, et la rage, faut bien l’éliminer.

Canicule 2003, 38° dans le fournil, le four à bois ajoute  à l’air un petit gout de fumée. J’ai chaud je m’en fout, j’ai changé de vie, je suis boulanger bio. Je suis retourné dans les vosges, faire des choses bien, offrir un avenir à mes cinq mômes, construire un autre monde, une utopie.

Hivers 2016, Il fait froid, un froid glacial qui ne me quitte pas, les chiffres sont là, le diagnostic incontournable ; l’échéance, brève ; les délais, courts, trop courts. Il est tard, trop tard et pourtant, nous ne lâcherons pas, non, ce n’est pas possible, on va trouver une solution, des solutions, on va s’adapter, ok il y aura de la casse mais ça va passer.

Cet hiver 2016 n’aura pas été si rigoureux que ça mais j’ai eu froid à Lyon. Froid parce qu’il n’y aura pas de solution. C’est bon j’ai compris.

Février 2017, j’ai signé la charte, rentré mon code de carte bleue sur le site de payement en ligne.
Aussi insignifiant que ce soit, je n’ai pas baissé les bras. Je suis membre d’Adrastia.

Pascal Tabary

 

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