Transition 2017 – 3/4 : Mythologie écologique

Réformer l’écologie pour nous adapter à la réalité

1 Gilgamesh (Épopée datée du XVIIIe – XVIIe siècle av. J.-C.)

Vincent Mignerot

Juillet 2017

Le corpus de textes “Transition 2017” est composé de 4 articles :

1/4 : La réalité n’existe pas

2/4 : Écologie et post-vérité

3/4 : Mythologie écologique

4/4 : Éléments pour un programme et une éthique de transition

L’ensemble de ces articles publiés sur le site de l’association Adrastia fait l’objet d’un livre, disponible en suivant ce lien.

Le Conseil d’administration de l’association Adrastia a accepté de diffuser ces textes mais leur contenu n’engage que leur auteur.

Mythologie écologique

Dans le monde réel, celui qui agit, c’est celui qui agit. Dans l’esprit humain, qui fait partie du réel mais qui ne contient pas bien sûr tout le réel, les choses sont étonnamment plus complexes : il arrive que celui qui agit soit convaincu de ne pas être à l’origine de sa propre action. Tentons de diagnostiquer ce que cela signifie sur le plan écologique, en particulier concernant l’attribution de la responsabilité de la destruction de l’environnement, et comment nous pourrions déconstruire ce que nous appellerons une stratégie de substitution causale.

Mots clés : hypothèse de la substitution causale, mythe, esprit, religion, anthropologie

Plan :

1      Substitution causale

2      Culture de la substitution

3      Responsabilité réelle

4      Messianisme écologique

5      Honnêteté écologique

1         Substitution causale

Aujourd’hui la recherche ne semble plus trouver de capacité propre à l’espèce humaine, qui permettrait de la définir singulièrement et la distinguerait qualitativement des autres êtres vivants. Les humains comme les animaux possèdent des techniques, des cultures, peuvent se reconnaître subjectivement, développent politique, morale protoypique et mensonge, les animaux peuvent rire aussi…[1]

Il reste toutefois une particularité du fonctionnement humain qui pourrait bien être totalement exclusive : nous serions les seuls à être capables de nous raconter des histoires et de nous adapter en fonction d’elles, plutôt qu’en fonction de la réalité perçue.[2] Et cette capacité particulière serait directement liée à la question écologique que nous traitons au cours de ces articles, elle nous permettrait notamment de procéder à une substitution causale très arrangeante dans l’exercice d’une emprise destructrice sur l’environnement, pour notre profit. Nous serions en effet capables de considérer, de façon illusoire, que nous ne serions pas les initiateurs, les promoteurs de notre propre action.

Nous l’avons vu dans l’article précédent, lorsque les circonstances obligent à se défendre plus activement dans la compétition, l’acquisition d’avantages adaptatifs passe pour l’humain par l’exercice d’une pression dérégulée sur l’environnement. Cette pression participe immanquablement à la variabilité de l’environnement parce qu’elle le modifie activement, ce qui entraîne alors des effets en retour sur la communauté qui aura surexploité son environnement. Brûler des forêts, chasser, extraire des ressources à l’écosystème au-delà de sa capacité de régénération le fragilise et entraîne de l’instabilité, ce qui contraint les acteurs de la dérégulation à devoir s’adapter à cette nouvelle instabilité. Cette adaptation aux effets de sa propre action, alors même que la « capacité de charge »[3] de l’écosystème se réduit à mesure qu’il est exploité, implique d’exercer une pression plus forte encore sur lui, ce qui entraînera une variabilité nouvelle qui demandera un surcroît d’adaptation dérégulée… jusqu’au risque d’effondrement par dépassement des limites écosystémiques (voir l’effet de la Reine Rouge, décrit dans l’article précédent).

Les humains et la vie sont préférentiellement conservateurs, mais sont contraints à évoluer parce que la stabilité n’existe pas dans la biosphère. Comment négocier, pour un humain, l’obligation d’agir pour profiter et ne pas être éliminé par la compétition alors que l’expérience, au fil des générations, des effets de cette action aura montré qu’elle finira forcément par être délétère ?

C’est ici que se jouerait la différence entre les humains et les autres animaux. Si la vie a su se maintenir, malgré la variabilité de l’écosystème Terre depuis 4 milliards d’années c’est que la sélection par compétition n’a transmis à chacun des êtres qui la constituent, de génération en génération, que les modes d’adaptation qui l’assurent de sa capacité à se perpétuer. Nous pourrons envisager que la transmission de ce cadre adaptatif, qui régit les interactions entre tous les êtres vivants, constitue une continuité informationnelle : depuis son origine ce ne sont que des évènements fortuits ou les déchets qu’elle aura produits, sur lesquels elle n’avait pas de moyen direct de régulation, qui auront atteint à la capacité de la vie à se perpétuer. L’apparition de nouvelles capacités adaptatives, comme la mobilité ou la prédation par exemple, qui auront provoqué une extinction massive n’est en aucun cas une atteinte à la pérennisation du vivant. Une nouvelle capacité performante est au contraire un renforcement de ce projet, menant vers une plus grande complexité, une plus grande richesse.

Cette continuité informationnelle, que nous pourrions considérer comme étant l’histoire que la vie se raconte à elle-même et que les êtres vivants partagent entre eux et transmettent est celle de la solidarité, de la communauté d’existence. La solidarité non pas en ce que la vie serait solidaire à un instant particulier de son histoire, puisque l’instant est toujours l’exercice d’une compétition et d’une sélection par élimination, mais de ce que la vie dans son ensemble est capable de maintenir son histoire possible, en éliminant justement en permanence tout ce qui serait devenu incompétent dans ce projet. Dans l’histoire de la vie, la cause des actions de chaque être vivant est donc celle de la vie elle-même : chaque être vivant opère son adaptation sur le monde en héritage de l’ensemble de sa filiation, la cause originelle (le début de la vie) se perdant dans l’encodage moléculaire des premiers brins d’ARN qui ont pu se répliquer une première fois et commencer à écrire cette histoire. Si nous pouvions imaginer ce que pourrait concevoir un animal des effets et des causes, il estimerait sans doute que ce qu’il n’est qu’une étape dans un projet qu’il n’a pas conçu et qu’il ne maîtrise pas. L’animal ne pourrait en tout cas en aucune façon contrevenir au « cadre de loi » de l’histoire de la vie : il lui sera incapable d’envisager pour son intérêt propre une adaptation qui atteindrait à la possibilité pour cette histoire de se transmettre, la sanction étant son élimination.

La compétition et la sélection, parvenues à concevoir un être vivant doté de telles capacités adaptatives que celles-ci autorisaient à la désolidarisation du vivant par exploitation des ressources pour un bénéfice propre plutôt que partagé, ont pu engendrer une nouvelle façon de s’inscrire dans l’Histoire. L’humain, afin de pouvoir se défendre au mieux dans la compétition, et constatant qu’en ne faisant simplement qu’éviter de disparaître il atteignait à l’équilibre écologique au point de mettre la vie et lui-même en péril a été contraint de briser la suite narrative héritée de la vie dans son ensemble. S’il n’était pas devenu capable de définir une cause à sa propre action, puisque celle de la vie ne lui convenait plus, il n’aurait pas pu se désolidariser et entreprendre par lui-même et seulement par lui-même des destructions écologiques inédites, qui ont fait son égoïste succès. En même temps qu’il perfectionnait des capacités préexistantes (outils, conceptualisation, calcul stratégique par abstraction…) l’humain commençait à écrire une nouveau récit, dans lequel il devenait l’initiateur d’un processus adaptatif exclusif à lui.

Mais comment rendre compatible l’histoire première des humains, c’est-à-dire la destruction par le feu de milliers de km2 de forêts, l’extermination par les armes de millions d’animaux, ce qui a très tôt exposé les enfants humains à des désertifications et des famines, avec la transmission d’un récit qui ne doit rien trahir de la vérité : l’humain procède à la destruction de la vie et de la sienne propre à terme ? Comment être l’auteur de sa propre histoire, si l’auteur lui-même est celui qui empêchera un jour l’histoire de continuer ? Qui est vraiment responsable des exactions que cette histoire porte en elle ? Qui devra assumer la responsabilité à la fois de l’origine et de la fin, puisque si l’histoire de la vie intègre tous les êtres vivants, l’humain en devient son orphelin éternel, devant tout inventer pour comprendre ce qu’il est lui-même ?

La problématique de la cause de l’action et des règles que cette action doit suivre est donc double : il faut trouver une cause là où elle fait défaut, celle de la vie n’étant plus valide, et il faut que cette cause ne soit pas en l’humain puisque l’humain constate de lui-même que son action lui porte préjudice en même temps qu’à la vie dont il dépend.

La substitution causale serait chez l’humain la capacité, sélectionnée progressivement, de créer une cause artificielle justificatrice : à la fois une raison d’être et une disculpation. Grâce à elle l’humain répond aisément aux questions qui le taraudent. L’humain existe parce qu’une cause extérieure à lui le fait exister : une entité surnaturelle, une magie, un animal Totem, d’autres êtres vivants qui auraient eu des pouvoirs supérieurs et auraient créé l’humanité, un Dieu… des causes qui sont toutes des constructions faites à partir d’éléments du réel authentiquement perçus mais réinterprétés, transformés par l’esprit. Et ces causes premières artificielles seraient aussi composées pour ce qu’elles permettraient d’écrire une histoire dans laquelle les « fautes » (la destruction de l’environnement) seraient aussi portées par d’autres entités que l’humain lui-même.

Sur le plan phénoménologique, chez l’animal la représentation se délivrerait spontanément comme une totalité comprenant sa propre origine et son déroulé compatible avec l’inscription de l’être dans la totalité de son écosystème et de ses contraintes. Chez l’humain la représentation procéderait d’une acquisition dans le cadre spécifique de l’adaptation humaine (éducation, enculturation), afin qu’elle acquiert origine et application partielle exclusives à l’adaptation humaine, hors des règles de la régulation de l’écosystème. La longue et complexe évolution des pré-humains depuis le dernier ancêtre commun respectant encore la régulation de la vie par la vie pourrait avoir consisté en la répression progressive du champ représentationnel hérité de la vie au profit d’un champ inédit et lacunaire (impliquant des manques qui ont fait naître nos questions existentielles, puisque l’origine notamment ne serait plus pré-donnée par la représentation) mais plus performant car plus opportunément transformable et dénué de règles pré-écrites.[4]

En plus d’autoriser l’écriture d’un récit explicatif à l’existence, la substitution causale permet la conflictualisation complexe de la relation à l’environnement, grâce au négatif des causes premières, dont la création est aisée. Il serait impossible, dans la compétition, d’opérer activement une destruction de l’environnement afin d’en tirer bénéfice indépendamment de celui de la vie sans écriture d’un récit justificateur. Il faut une origine, même pour le mal, sans quoi l’action n’a pas de sens, elle ne peut pas faire partie du récit de la communauté. L’élection arbitraire d’une cause à l’exaction se fera aisément à partir par exemple d’une autre communauté qui aurait inventé un autre Dieu, à partir d’un diable, c’est-à-dire l’antithèse du Dieu justificateur ou encore à partir d’un Totem désigné comme malveillant etc. Il est envisageable que l’invention du cadre moral (invention du bien et du mal) qui fait aussi la singularité humaine et qui la distingue des autres êtres vivants ait une origine écologique, et que ce cadre soit toujours aujourd’hui investi pour les mêmes raisons, sans que nous ne le voyions plus, trop habitués que nous sommes à nous placer systématiquement, arbitrairement, du côté que nous déclarons « bon ».

Si l’hypothèse de la substitution causale est vraie, si elle suffit à expliquer la particularité de l’humanité ainsi que sa capacité à détruire au besoin l’environnement, son intérêt principal, et que nous pouvons observer à tout instant dans l’humanité d’aujourd’hui, est celui de permettre à tous et chacun d’occulter l’irréductible impact de l’action, en en substituant opportunément la causalité. La Terre est en passe d’être dévastée et personne n’est responsable : d’aucuns diront par exemple qu’ils sont manipulés par des forces supérieures : l’état, les lobbys industriels, le grand complot… ou alors que s’ils continuent à détériorer l’environnement cela serait parce qu’ils ne pourraient pas faire autrement afin de lutter, justement encore, contre ces « forces supérieures ».

2         Culture de la substitution

L’individu n’a pas besoin d’être l’auteur de la substitution causale, il suffit que la culture d’appartenance du sujet, celle dans laquelle il est éduqué et qui donne sens à ses actions en propose une. L’apparition de la culture au sens de récit explicatif sur les causes et les origines pourrait même être comprise par la nécessité de générer cette substitution causale.

Si nous envisageons que la substitution causale soit une propriété exclusive à l’humain et qu’elle soit à l’origine de sa singularisation en tant qu’espèce, en tout cas de sa performance adaptative qui lui fait dominer et détruire massivement les autres êtres vivants, il nous faut estimer l’ancienneté de la mise en œuvre de cette stratégie.

Il sera impossible de remonter aux tous premiers temps de la construction des symboles et de leur utilisation pour la construction d’éléments narratifs prototypiques, ancrés entre la perception brute et les premières constructions langagières. Des éléments attestant de l’ancienneté de la substitution causale pourraient toutefois avoir été trouvés par les chercheurs qui ont étudié l’origine des contes et légendes qui accompagnent l’histoire de l’humanité. S’il a été montré que beaucoup d’entre eux existeraient et auraient été transmis depuis plusieurs millénaires (La Belle et la Bête pourrait être née il y a 4000 ans, le thème de Faust serait ancien de 6000 ans[5]), nous nous intéresserons plus particulièrement à la légende du message perverti, pour ce que ce conte dit du mythe de l’origine et de la relation au vivant, c’est-à-dire des causes et de la mise en œuvre de la relation avec l’environnement.

« Parmi les mythes d’origine de la mort, celui du message perverti présente en Afrique une répartition très particulière. Son aréologie[6] et l’étude de ses mythèmes à l’aide d’outils phylogénétiques montrent que sa variante la plus archaïque, à un seul messager, est enracinée dans l’aire khoisane. Selon ce récit, Lune mandate Lièvre pour porter à l’humanité un message de vie. Lièvre modifie le message, ce qui introduit la mort chez les hommes, qui depuis lors le haïssent ; en punition, Lièvre est frappé et en garde la lèvre fendue. Ce type primitif fut ultérieurement modifié par l’introduction d’un second messager animal rivalisant avec le premier. Selon ce nouveau type, largement diffusé par des peuples parlant des langues non khoisanes, le Créateur mandate un messager pour porter aux humains un message de vie ; ce messager marche lentement ; pendant qu’il musarde, un second coursier part de son propre chef, et c’est lui qui arrive le premier, mais il modifie le message, ce qui introduit la mort chez les hommes. »[7]

Différentes version de ce mythe existent, mais toutes expliquent qu’un animal est responsable de la survenue de la finitude chez l’humain, et que celui-ci doit être haï ou puni. De par son ancienneté (30 000 ans !), ce mythe pourrait faire partie de ceux qui ont accompagné les derniers groupes humains chasseurs-cueilleurs qui se sont déployés sur la planète, ceux-là mêmes dont nous sommes très probablement issus, ceux dont l’existence est corrélée à l’extinction de la mégafaune, à la déforestation massive et à l’apparition consécutive de l’agriculture.

« La recherche des protomythèmes montre que les versions les plus archaïques relataient comment Lune mandata Lièvre pour dire aux humains qu’ils mourraient et renaîtraient, comment Lièvre inversa le message, ce qui provoqua l’apparition de la mort chez les hommes, et comment Lune frappa Lièvre pour le punir de ce méfait, d’où sa lèvre fendue. Ce type ancien est assez largement réparti dans l’aire khoisane (et absent ailleurs) pour qu’on puisse envisager une origine antérieure à la division de cette famille en deux groupes (Khoe-Kwadi vs Tuu + Kx’a), il y a environ trente mille ans. Une telle hypothèse ne peut être actuellement prouvée sur la base des données disponibles, mais la répartition complémentaire des types à un et deux messagers, qui ne peut s’expliquer par les seules migrations bantoues, tendrait à la conforter. »[8] (Jean-Loïc Le Quellec)

Nous ne tomberons pas dans l’excès interprétatif et l’idée réductrice d’un « monomythe » fondateur.[9] Nous n’userons pas de l’existence ancestrale de ce récit comme d’une « preuve » de la substitution causale. Mais nous conserverons l’hypothèse que son investissement culturel pourrait bien être lié à l’augmentation de la performance adaptative : il est possible qu’un récit qui permette à la fois la justification et la déculpabilisation soit un facilitateur d’action, celui-ci venant rejeter sur l’autre (ici la vie) ou même dissimuler totalement les méfaits de l’action.

Nous pourrons même extrapoler de ces premières substitutions causales l’origine d’une protohistoire du mythe naturaliste de la protection de l’environnement. Nos actes rancuniers sur la nature auraient eu des effets délétères incontournables, qu’il aurait fallu gérer, la séparation entre ce que fait l’humain de ce que fait la vie aurait été un processus logique et même… rationnel, rationalisant. Depuis ce cadre adaptatif dichotomique profit/dégâts, positif/négatif, tout est d’ailleurs prêt pour l’émergence de la morale binaire caricaturale que nous connaissons aujourd’hui : l’humanité qui agit « fait le bien » contre une altérité qui pour sa part, arbitrairement, est ou fait le mal, alors que ce mal reste totalement celui de l’action humaine mais dont le lien causal est modifié, coupé, a minima conflictualisé. Notons aussi que certaines recherches montrent aujourd’hui que l’apparition des grandes religions morales (bouddhisme, islam, judaïsme, hindouisme, christianisme), qui sont des cadres narratifs particuliers dans lesquels la substitution causale est omniprésente pourrait être directement liée à l’augmentation du niveau de vie, c’est-à-dire au niveau d’impact sur l’environnement par capture d’énergie, dérégulation de la consommation des ressources.[10]

La substitution causale pourrait avoir été si performante pour autoriser la justification de tout, elle pourrait être à ce point liée à la distinction de l’humain des autres êtres vivants qu’elle pourrait faire partie des fondements de notre constitution psychique, indispensable à la construction de notre identité : je suis untel parce que je ne suis pas tel autre, qui est inscrit dans une autre narration, qui a une origine (une cause), différente de la mienne.

3         Responsabilité réelle

Nous pourrons faire l’expérience : à la question de savoir quelle est la cause des problèmes écologiques, combien de nos interlocuteurs répondront qu’elle est celle de leur propre action, accompagnée de celle de toutes les personnes qui ont le même niveau ou type de consommation et appartiennent à la même classe sociale (partageant une identité culturelle, une cause commune) ?

Combien répondront que quelqu’un ou quelque chose d’autre est responsable ?

Pourtant, dans la réalité, à aucun moment de toute l’histoire de l’humanité aucun effet d’aucune action n’a jamais été dissocié de l’humain qui aura opéré cette action. Absolument toutes les actions ont des effets et pour l’humain en particulier, pour chacun d’entre nous, toute action impacte négativement l’équilibre écologique vital, puisque nous profitons des ressources très au-delà de la régulation de l’équilibre écologique.

Les débats contemporains cherchent les causes des problèmes écologiques chez les politiques, les lobbys, les industriels, dans les modèles économiques qui auront été développés et mis en avant. Mais dans la réalité, ce qui détruit l’environnement, c’est notre action de tourner l’hiver le bouton du radiateur. C’est le clic de souris pour accéder à internet, d’ailleurs parfois pour lire un article sur l’écologie. Si la moitié des rivières de Chine a disparu,[11] c’est pour fabriquer les vêtements que nous portons, les ordinateurs et smartphone que nous utilisons. Si les tortues étouffent et si le plancton est intoxiqué c’est bien parce que nous préférons les produits emballés plutôt que de risquer de les voir couler entre nos doigts ou chuter entre le caddy et le coffre de nos voitures.

Si nous apprécions la musique, ce sont bien le cuivre du saxophone et du bol tibétain ainsi que l’acier des cordes de la guitare électrique qui sont directement responsables de l’abattage de millions de km2 de forêts pour l’extraction minière et des émissions de CO2 pour leur fabrication industrielle. Ça n’est pas cette grande firme de l’agro-alimentaire qui est le commanditaire de la disparition de l’orang-outan à cause de la culture de l’huile de palme, c’est celui qui se délecte de pâte à tartiner et qui attend de celle-ci à la fois son meilleur goût et son moindre coût. Si cette pâte à tartiner vient agrémenter le gâteau d’anniversaire du petit dernier, c’est la cuisson de ce gâteau qui participe à la pression pour l’exploitation des gaz de schistes. Ce même gâteau, et le plaisir à s’en délecter, sont aussi impliqués dans les tensions passées ou à venir au Moyen Orient et partout où passent des gazoducs. Les photos que nous aurons faites de la réunion de famille, mais aussi celles de nos vacances ne sont rien d’autre que notre consommation personnelle, strictement personnelle, de ressources pour fabriquer les batteries, les cartes mémoires et les différents écrans nécessaires à leur partage (lithium, or, argent, cuivre…).

L’antibiotique qui nous sauvera de la mort qu’une simple angine aurait pu entraîner, l’étuve de stérilisation des instruments du chirurgien qui ôtera le cancer de notre corps, accompagnés de l’ensemble du système de santé qui les a rendus possibles et accessibles ont chacun des conséquences directes sur les équilibres naturels, qui nous reviennent en propre. Notre santé porte atteinte à celle de l’environnement et là encore, même si la vertu n’est pas beaucoup plus du côté des laboratoires, c’est bien le consommateur qui attend des ressources et de leur transformation, grâce à l’énergie et à la chimie du pétrole, qu’elles le fassent vivre plus longtemps.

Le café, le jus d’orange, le croissant du matin, notre animal domestique préféré, l’orchidée qui enjolive le salon, le lilas fleuri qui égaie le jardin public de notre ville… rien de ce qui nous paraît évident dans notre environnement n’accompagne nos vies sans être issu d’une longue histoire de transformation et détérioration irrémédiable de notre milieu, et tout ce qui paraît renouvelable parce que nous ne connaissons plus les temps longs ne pourra pas l’être éternellement. Ce qui nous accompagne tous les jours et qui nous plaît, même ce qui relève des arts les plus raffinés[12] correspond à notre participation stricte, personnelle, à la dégradation de l’écosystème où nous vivons.

Le flux d’énergie et de matière première qui transforme le monde inerte et vivant et détruit progressivement l’équilibre écologique vital traverse concrètement nos actions et interactions, non les histoires que nous nous racontons à leur propos, qui nous positionnent artificiellement hors des évènements physiques immédiats et irréductibles. Nous l’argumentions déjà dans le premier texte de cette série, sur le sujet de l’écologie, nous ne parlons jamais de la réalité.

4         Messianisme écologique

S’il est possible que des humains revendiquent aimer détruire l’environnement, ceux-ci sont sans doute rares. Nous devrions alors convoquer la psychopathie ou la perversion pour qualifier leurs profils de personnalité. La très grande majorité d’entre nous opère cette destruction par défaut, par ignorance, éventuellement par défi ou provocation (d’aucuns en effet s’opposent aux « protecteurs de l’environnement » parce qu’ils les considèrent moralisateurs ou comme tenant des discours contraires aux bénéfices évolutifs dont l’humanité ne devrait pas se priver). Quoi qu’il en soit l’envie seule de détruire l’environnement, qui ne serait pas motivée par des raisons existentielles précises ou qui ne serait pas légitimée par l’illusion de la compatibilité entre activité humaine et équilibres naturels ne concerne certainement qu’une infime minorité d’humains. Ainsi pourrons-nous entendre que le message de « protection de l’environnement » fasse partie des plus consensuels qui puissent être. Quiconque admet honnêtement que la vie humaine d’aujourd’hui est connectée à la mort humaine de demain change a minima de discours, sinon de comportement.

Dans le diagnostic que nous opérons à travers ces textes de l’inefficacité totale des tentatives de protection de l’environnement nous pouvons considérer que la possibilité laissée ouverte de substituer une cause par une autre et à partir de là d’écrire une histoire arrangeante sur la réalité offre une opportunité qui aura été largement exploitée ces dernières années : en suivant les propositions de tel « ami de la nature » ou de tel écologiste politicien ou scientifique, nous pourrions modifier notre trajectoire collective. Or s’il est envisageable que des décisions participent au suivi du cours des évènements, que par exemple il soit possible de réadopter, à la suite d’une variation de l’environnement, des comportements moins impactants, rien de notre histoire collective n’atteste, nous l’avons vu, qu’à aucun moment nous puissions protéger l’environnement ou réduire notre consommation d’énergie par anticipation. L’écriture de propositions vertueuses sur l’écologie procède alors sans aucun doute, à partir d’une interprétation idéologisée des lois de la nature, à ce que nous dénonçons ici c’est-à-dire l’élaboration factice d’espoirs qui ne correspondent en rien aux possibles.

Le messager autoproclamé protecteur de l’environnement, en plus de ne pas s’inquiéter de vérifier si ses propositions correspondent à ce que connaît la science des lois du monde – mais pas non plus de l’application du principe de précaution, particulièrement pour ce qui concerne les propositions dites écologiques mais usant de certaines très hautes technologies – use assurément d’une corde sensible universelle. Bien sûr, quasi personne dans l’humanité n’a « envie » de détruire son avenir ou celui de sa descendance en détruisant la planète. Tout discours sur la protection de l’environnement a peut-être intrinsèquement une nature démagogique.

Nous ne nous éloignons pas de la substitution causale. Celle-ci requiert une source paradigmatique idéalisée, un récit protecteur et un opposant pour la défausse, tout ce à quoi le citoyen inquiet de son avenir se raccroche en suivant tel ou tel qui se sera positionné arbitrairement en tant que cause, origine, d’une histoire écologique prétendue nouvelle et vertueuse pour l’humanité.  L’écologie en tant que protection de la nature n’invente certainement rien de nouveau comparativement aux histoires qu’ont pu se raconter les peuples premiers quant à leur propre action. Il s’agit toujours, par un artifice ou un autre, de rendre compatible la dérégulation de l’exploitation des ressources avec le maintien de l’équilibre écologique vital, or il s’agit assurément d’une impossibilité physique, thermodynamique, et même logique.

Abstraction faite du jeu moral opportuniste et du gain narcissique obtenu par le porteur de la bonne parole écologique, la réalité existe toujours autour du discours : l’essentiel des humains ne veut pas détruire l’environnement mais le fait quand même, et c’est là notre critique et notre inquiétude principale. Les humains détruisent d’autant plus l’environnement qu’il leur est possible de brandir l’étendard de la bonne intention pour demain. Le discours messianique perd tout sens opératoire dès lors que le public se l’approprie pour se dissimuler à lui-même la factualité de son action. Nous aurons balisé au fil de ces textes les éléments qui sous-tendent la construction d’un discours écologique idéalisé capable de rassurer artificiellement les populations sur leur avenir : raisonnement à rebours sur la possibilité de protéger l’environnement, sur la possibilité de substituer une énergie par une autre, sur la possibilité de s’affranchir de la compétition pour l’existence, attribution arbitraire et conflictualisée de la faute écologique à un autre que l’individu lui-même.

5         Honnêteté écologique

Que se passerait-il si nous cessions – si nous en sommes capables – d’attribuer à un autre, de quelque façon que ce soit, la responsabilité de ce que nous opérons chacun sur le monde ?

Si nous continuons à avancer dans la défausse et les illusions collectives, ne risquons-nous pas aujourd’hui, étant donné le contexte, de restaurer le risque d’une gouvernance du clivage et de la violence, le déni de réalité étant le plus court chemin vers l’attaque concrète de cette réalité ?

Convoquer des tiers, quels qu’ils soient, pour apaiser notre esprit et légitimer notre action doit sûrement être proscrit désormais si nous souhaitons ouvrir à la conscientisation réelle de notre impact. Le rejet de responsabilité est sans aucun doute le plus performant outil de procrastination écologique, l’histoire semble le montrer très exactement.

Parmi les défis auxquels nous expose l’effondrement à venir, il n’est pas le moindre que d’admettre enfin que dans le processus collectif de destruction de l’équilibre écologique vital, chacun fait sa part.

Notes et références :

[1] Picq P. 2003. Au commencement était l’homme De Toumaï à Cro-Magnon. Paris, Odile Jacob

[2] Mignerot V. 2014. Le piège de l’existence – Pour une théorie écologique de l’esprit. Lyon : Éditions SoLo

[3] Capacité d’un écosystème à supporter les attentes adaptatives des organismes qui le constituent.

[4] Pour aller plus loin : Mignerot V. 2014. Synesthésie et probabilité conditionnelle – Lire le langage de programmation de l’Univers, accéder à une théorie de tout ? Lyon : Éditions SoLo

[5] Sara Graça da Silva, Jamshid J. Tehrani. Comparative phylogenetic analyses uncover the ancient roots of Indo-European folktales. Published 20 January 2016.DOI: 10.1098/rsos.150645 http://rsos.royalsocietypublishing.org/content/3/1/150645

[6] Aréologie : (Anthropologie) Science qui a pour but l’étude de la répartition géographique des traits culturels, en particulier des contes et des mythes (Wiktionnaire)

[7] Le Quellec J-L. « En Afrique, pourquoi meurt-on ? Essai sur l’histoire d’un mythe africain », Afriques [En ligne], Varia, mis en ligne le 28 juillet 2015, consulté le 04 avril 2017. URL : http://afriques.revues.org/1717

[8] Le Quellec J-L. « En Afrique, pourquoi meurt-on ? Essai sur l’histoire d’un mythe africain », Afriques [En ligne], Varia, mis en ligne le 28 juillet 2015, consulté le 04 avril 2017. URL : http://afriques.revues.org/1717

[9] Campbell J. 2010. Le héros aux mille et un visages. Toulouse. Oxus

[10] Baumard N. Hyafil A. Morris I. Boyer P. Increased Affluence Explains the Emergence of Ascetic Wisdoms and Moralizing Religions. Published Online: December 11, 2014 DOI: http://dx.doi.org/10.1016/j.cub.2014.10.063

[11] Bulletin of First National Census for Water. Ministry of Water Resources, P. R. China. http://www.mwr.gov.cn/2013pcgb/merge1.pdf

[12] Les émotions de la thermodynamique, Vincent Mignerot, 2015. http://www.theorie-de-tout.fr/2015/10/14/les-emotions-de-la-thermodynamique/

5 comments on “Transition 2017 – 3/4 : Mythologie écologique”

  1. Jonathan Foucourt dit :

    Effectivement, il y a la re-manisfestation dans les différentes variantes du bouddhisme.
    Cependant, elle n’est absolument pas centrale, je pense que vous faites un amalgame entre la composante socio-culturelle et l’enseignement bouddhiste.
    Il n’y a pas de substitution causale dans le bouddhisme.
    La théorie de la coproduction conditionnée contredit vos propos. Il est important de ne pas faire de confusion entre les religions mono ou polythéiste et le bouddhisme.

    PS: je ne suis pas bouddhiste.

    1. Jonathan Foucourt dit :

      Finalement, votre pensée est très proche de la “réalité absolue” du bouddhisme.

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